Vus

Les films du miyeu  (Vus) posté le lundi 29 septembre 2008 17:56

Homme sage pesant le pour et le contre de toute chose et arrivant à l'équilibre

 

Parler cinéma en toute subjectivité, comme souvent sur ces blogs, c'est souvent tenter de faire partager des coups de gueule ou des coups de coeur. On grossit le trait, on s'emporte, on superlativise, on porte aux nues, on descend en flammes, on mouille sa chemise, en essayant d'apporter un vrai point de vue et de susciter le débat. Et pourtant, il y a des films pour lesquels il est assez impossible, même avec beaucoup de mauvaise foi, de s'emporter dans un sens ou dans l'autre. Ce sont tous ces films ni bons ni mauvais, qui ont les défauts de leur qualités et inversement, qu'on peut aimer et désaimer le lendemain, et qu'on hésite à conseiller ou à déconseiller formellement, préférant dire : "ça pourrait peut-être te plaire". Ce sont les films bof, les films mouais, les films moyens, les deux étoiles, les 3/6, ceux qui squattent le milieu d'un classement annuel et qu'on oublie vite en général. Ces fameux films du miyeu, comme dirait une marionnette béarnaise, sont souvent difficile à chroniquer sans passer par les éternelles structures du "oui, mais", "ça commençait bien, mais ça ne tient pas ses promesses", les + / les -", etc., et ça n'est ni très passionnant à lire, ni très exaltant à écrire.

 

Pourtant, il y a des films du miyeu qui sont tellement du miyeu que leur sujet, c'est le miyeu, c'est l'équilibre mou, c'est le mi-figue mi-raisin, c'est la prudence balancée, car "rien n'est vraiment simple" ce qui est commode pour ne traiter finalement de rien. Pour être poli, on appelle souvent ça subtilité, finesse, absence de manichéisme, justesse dans le portrait nuancé des personnages, mais la frontière est souvent assez fine entre la subtilité et la tiédeur, et il faut le dire, le manque d'intensité de ces "comédies dramatiques" (quelle formidable appellation) peut être chiant comme la pluie et agaçant comme une vieille fille hystérique. En parlant de ça...

 

N'écoutez pas l'affiche française du film : ce visuel bien centré indique un film du miyeu

 

Spécialistes des films du miyeu, les cinémas français et anglais contemporains se tirent souvent la bourre pour ce qui est de manquer de cojones, à quelques exceptions près. Et voilà que sortent en même temps les films de leur champion respectif : le populaire tandem Bacri-Jaoui chez nous, pourfendeur d'idées reçues, chantre de la tolérance et du respect d'autrui ; le vénérable Mike Leigh outre-manche, celui qui redonne le sourire à la misère et fait se conjuguer le cinéma social de Loach avec un optimisme presque Capraïen. Parlez-moi de la pluie vs Be Happy, donc, quel sera le plus moyen de ces films moyens sur la moyennitude ? A priori, vu l'affiche, le français part favori, avec son titre qui ne veut rien dire, son histoire qu'on a du mal à savoir de quoi ça parle au juste, et son casting consensuel. L'anglais, qui ose une double injonction avec son titre + tagline et des couleurs vives, a l'air moins du miyeu que d'habitude... Mais s'y laisser prendre serait une grave erreur !

Car, ruse commerciale ou faute d'interprétation des intentions de son auteur, il se trouve que l'affiche de Be Happy dénature complètement le film, faisant du personnage de Poppy ce qu'elle n'est pas : un modèle à suivre, une héroïne des temps modernes qui rend les gens meilleurs, à la Amélie Poulain. Poppy est en réalité un personnage à la Mike Leigh, à savoir une fille qui se démerde comme elle peut, comme nous tous, pour trouver un sens à sa vie et des raisons d'être heureuse. Et si son truc, c'est d'avoir toujours le sourire, d'être exagérement aimable, légère, allumée, elle est aussi drôle qu'épuisante, attachante que déplaisante. Leigh montre ça très bien, en confrontant Poppy à des gens qui réceptionnent sa "positive attitude" de manière très diverse, certains lui renvoyant à quel point cette énergie vitale un peu préfabriquée peut être agressive, voire condescendante. C'est ainsi que Mike Leigh, faisant de son "portrait nuancé de personnages" et de sa "comédie dramatique douce-amère" un vrai discours structuré sur la façon de faire face au monde, parvient à délivrer un message équilibré, plus positif qu'à l'accoutumée, mais lucide. Film moyen, donc, mais moyen +.

 

Djamel, Agnès et Jean-Pierre n'ont pas la patate : voilà donc un plan équilibré

 

Avec Parlez-moi de la pluie, en revanche on tient un cas d'école : un pur film moyen du miyeu qui semble n'avoir comme contenu que l'affirmation que rien n'est plus vrai que son contraire. Comprendre : toute idée est aussitôt nuancée par une autre, qui la contre-balance. Parce que c'est pas simple, la vie, vous savez, et que ben les gens, on ne peut pas leur coller des étiquettes comme ça. Il en va ainsi des personnages, évidemment : celui de Bacri est couillon mais attachant, celui de Jaoui froid mais pas sans coeur, celui de Debbouze idéaliste mais pas mieux que les autres, les paysans sont sympas mais un peu bizarres. On veut partir mais on reste quand même. Dans la vie, on rit mais on pleure aussi. On a droit au procédé sur l'effet du tarpé : ça fait marrer, mais on perd un peu le fil de ses pensées. Et bien sûr, rapport au titre : il fait toujours beau dans le sud mais parfois il pleut aussi. Puisqu'on vous dit que la vie c'est compliqué ! Dans ce cas, ce qui fait que le film n'est que moyen - (sans être mauvais, évidemment, le film moyen est toujours assez plaisant à regarder), c'est que rien d'autre que cette impression d'entre-deux ne s'en dégage. Alternance de bons mots bien écrits (pour faire cinéma) et de répliques-vérités, celles dans lesquelles on se reconnaît bien, "hoho moi aussi je dis ça des fois, c'est fou" (pour faire vrai, donc), le film est évidemment cadré en plans moyens et l'emploi du scope est péniblement justifié.

Il y a peu, des amis internautes cinéphiles confiaient n'avoir jamais réussi à totalement adhérer à Titanic à cause du manichéisme de Cameron envers les personnages, ceux du fiancé et de la mère de Rose notamment. Voilà ce qui se passe quand on regarde trop de films du miyeu, la force des enjeux comme la dimension symbolique du bad guy comme obstacle à franchir pour le héros du film d'aventures apparaissant comme simpliste, "pas assez réaliste" à l'amateur de films du miyeu. A nous, amateurs de cinéma "fort", de faire valoir nos préférences. Cela dit, un film moyen, cela peut aussi se savourer, et l'insistance de certains auteurs à éviter toute idée forte peut parfois se révéler source d'inspiration. Moi-même, ne suis-je pas là en train de faire une appréciation très moyenne de ces films moyens ?

lien permanent

L'horreur en face  (Vus) posté le mercredi 24 septembre 2008 11:56

Un bref retour sur un film vu juste avant de partir en vacances, et dont je ne savais au juste pas quoi penser à la sortie... Désarmant par son entièreté et sa radicalité, très dérangeant dans sa conclusion, Martyrs m'avait pourtant ému à de nombreuses reprises et laissé, comme rarement, sur le carreau à la fin de la projection. Sûr que le film peut entraîner un rejet total, sûr même qu'on puisse lui trouver des défauts énormes et des airs de baudruche gonflée à la prétention... Mais il se trouve qu'avec le temps, je trouve Martyrs de plus en plus riche, et propice à une vraie réflexion sur le genre qu'il aborde, ce qui est rare.

Laugier, en fan de film d'horreur, nous montre ce que représente pour lui le cinéma d'horreur : ça n'est pas se faire peur gentiment et prendre de la distance dès qu'on sent le malaise arriver, c'est au contraire trouver quelque chose qui fasse écho à un malaise profond, à une peur réelle et terrible, à une douleur qui pourrait rendre fou, et tenter de mieux les comprendre. Ce qui est génial, quand on met de côté les quelques maladresses du film et tout ce qui peut déranger, révulser dans cette idée, c'est qu'il ose ce que personne n'a vraiment osé dans ce cinéma-là : parler ouvertement de la facette séduisante, attirante, fascinante, de la douleur et de la souffrance. Pour cela, on pourrait dire qu'il se place, en deux temps, au-delà du cinéma d'horreur car il commence son histoire après une première histoire qui nous est racontée en flashbacks (l'agression du personnage de Jampanoï enfant) et qui aurait pu donner lieu à un survival lambda (un Hostel ou un Saw, au hasard).

Et que dit Laugier ? Dans un premier temps, que la traditionnelle victime / héroïne, celle qui survit à la fin du film d'horreur, n'est pas tirée d'affaire. Non seulement elle gardera l'horreur en elle toute sa vie, mais elle risque de devenir bourreau à son tour et d'avoir recours à la violence, sur elle-même et sur les autres, pour exorciser ce qu'elle a vécu. Contamination par la violence, cercle de la vengeance : il n'y a pas de fin, pas de survivant, c'est toujours le mal qui gagne. Voilà pour ceux qui pensent le genre comme une attraction.

Dans un deuxième temps, à travers un personnage, spectateur innocent qui devient victime, Laugier va encore plus loin dans son questionnement du rapport à la souffrance. Bien sûr, il s'adresse à nous : que recherche-t-on dans les films d'horreur, dans cette posture passive qui consiste à subir des traumatismes ? Plutôt que de se poser en moraliste comme un Haneke (qui n'aime pas le genre, mais y a recours pour donner une leçon à son spectateur qu'il méprise), Laugier sait de quoi il parle car il est aussi à notre place.

 

Concrètement, il pose la question de ce qu'on peut aimer , ou en tout cas chercher, dans l'horreur, et la pose très directement. En brouillant complètement nos réflexes, non seulement il renonce à un final rassurant, mais il nous met face à l'inconcevable : il y a dans l'horreur (ou au-delà) une réponse à chercher.

Le réalisateur n'a cessé de dire qu'il était lui même très mal quand il a écrit le film, on s'en doute, ça se voit. Il l'exploite très bien dans une première partie rageuse et cathartique. Mais son mal est probablement tellement intime, profond, qu'il l'a apprivoisé, qu'il se sent paradoxalement bien avec, et qu'il peut dialoguer avec lui à travers les codes d'un cinéma qu'il affectionne. Ce dialogue intime avec la souffrance auquel nous invite Laugier lui permet de transcender toutes les barrières de bien et de mal, de fusionner les conditions de bourreau / victime (ne sommes-nous pas, spectateurs de films d'horreur, les deux à la fois, emptahiques avec les victimes mais consentants à les regarder souffrir ?), pour mettre tout le monde face aux grand mystère de la Mort et à notre propension à nous en rapprocher pour la questionner. Si sa conclusion est si bouleversante, c'est parce qu'elle met en lien des émotions rarement associées (douleur physique / douleur mentale), qu'elle parle frontalement d'amour et de mort, et nous renvoie, au-delà de tout espoir, à l'expression la plus vive de ces deux grands vides que sont l'absence et l'inconnu.

Franchement, je ne pensais pas qu'un jour, un film d'horreur arriverait à poser ces questions-là. Ce qui fait de Martyrs, pour moi, un monument du genre.

 

lien permanent

Ma comédie romantique n'est pas une comédie romantique  (Vus) posté le mercredi 27 août 2008 12:33

Dans le paysage ultra-balisé de la comédie romantique moderne, nombre de films peinent à sortir du lot du fait d'un schéma éternellement identique, lequel offre paradoxalement au genre la garantie d'une certaine pérennité, et peut sanctionner les tentatives trop décalées. Dans ce créneau peu encombré par les analyses, on peut néanmoins constater que les bonnes intentions ne font pas forcément les bons films, que des auteurs de sketches ne sont pas nécessairement des cinéastes, et que notre production hexagonale populaire est loin d'avoir l'audace des soit-disants "produits formatés hollywoodiens".

"Ma vie n'est pas une comédie romantique" devait s'appeler au départ "Ma Vie sans Meg Ryan" et traiter, à travers les déboires sentimentaux d'un geek trentenaire comédie-romanticophile, du décalage entre la vraie vie et ce qu'on nous montre dans les films de Rob Reiner et Nora Ephron. Quand on connaît la difficulté de faire un premier long métrage sans l'étouffer de références, surtout pour un réalisateur cinéphage comme Marc Gibaja créateur avec son coscénariste Laurent Sarfati de "La Minute Blonde", les assumer en les intégrant au récit parait une manière habile de contourner la difficulté. A l'écran et dès la première scène, Gilles Lellouche se pose en relais de l'auteur : outre leur ressemblance physique flagrante, il se console de sa rupture en regardant Nuits Blanches à Seattle avec un T-Shirt questionnant : "Happy Ending ?".


   

Un des "discrets" clins d'oeil du film français à son ascendant US

J'aurais beaucoup aimé aimer ce film, qui d'une certaine manière se propose (involontairement ?) de faire un pont entre la comédie romantique juive new-yorkaise des 80-90's et l'univers plus réaliste, incorrect et peuplé de geeks de la comédie US à la Farrelly / Apatow. J'aurais encore plus aimé qu'il malmène ouvertement les codes du genre et qu'il traite du rapport particulier d'un cinéphage/geek à la réalité, du refuge que peut constituer un monde fictionnel constitué de codes immuables et de l'angoisse que peut lui susciter le monde réel, dans la lignée de ce qu'avaient en partie esquissé et brillamment réussi 40 Ans, tours puceau et Terrain d'Entente.

Hélas, non seulement le film ne traite pas du tout de cela, Gibaja et Sarfati se sentant les cojones pour écrire une vraie comédie romantique presque autonome, mais cet effort louable est copieusement raté, la plupart des scènes ne fonctionnant pas du tout à l'écran. Personnages sans épaisseur, comédie sans rythme, dialogues peu insiprés, romance sans émotion, et par dessus le marché une fâcheuse tendance à la citation totalement gratuite (Marie Gillain se fait la tête de Meg Ryan, le film cite une première fois Quand Harry Rencontre Sally puis les personnages vont même voir le film au ciné : c'est bon, on a compris) qui contredit l'intention contenue dans le titre et empêtre définitivement le film dans une cinéphilie mal digérée et qui n'a aucune vocation à accoucher d'un récit libre et intéressant.

A l'issue d'une fin pitoyable, en forme d'aveu d'impuissance à choisir quel film il voulait faire (happy ending neuneu suivi d'un "non non, ça s'est pas passé comme ça"), Gibaja nous montre, pendant le générique, des images prises "sur le vif" du couple, nature, pas cinégénique, dans leur "vraie vie". C'est plus intéressant que tout ce qui a précédé. Sinon, c'est encore la confirmation d'une bonne et une mauvaise nouvelle : en France, on peut écrire à peu près n'importe quoi et avoir une chance d'en faire un film.

A l'opposé, revoir "Le Mariage de mon Meilleur Ami" de PJ Hogan révèle un tour de force assez culotté pour ce qui paraît être une énième romance convenue avec Julia Roberts en héroïne. Non seulement le film se regarde très agréablement (comprendre : la direction d'acteur, le rythme, les dialogues, sont d'une efficacité imparable) mais le film retourne complètement les codes de la comédie romantique pour en faire un film initiatique teinté de mélodrame aux accents mélancoliques, tout ça sans l'afficher ostensiblement (contrairement à son "concurrent français ci-dessus).

 

Dans la plupart des films du genre, il y a traditionnellement une rivale, de préférence fourbe, prête à tout pour faire capoter une romance dont l'évidence finira par triompher, renforcée dans l'adversité. Elle remplit une fonction d'obstacle qui mettra à l'épreuve l'amour des deux héros, tout en apportant au spectateur un motif de suspense censé jeter le doute dans l'issue favorable de l'histoire. On la déteste forcément, car elle n'est ni vraiment aimable ni honnête, et elle finit logiquement seule : c'est sa punition pour sa bassesse. Sauf que dans ce film, c'est elle, la rivale manipulatrice, qui est le personnage principal, le point d'ancrage du spectateur. Du coup le film bouscule pas mal les réflexes du spectateur, qui se retrouve dans la peau du "bad guy" sans le savoir, le personnage de la future mariée (formidable Cameron Diaz) étant présentée comme la rivale, fille à papa bourgeoise et (fausse) naïve. Au départ d'ailleurs, on souhaite naturellement que Julianne (Julia Roberts, parfaite pour ce rôle ingrat) arrive à ses fins. Puis, on voit ses stratagèmes se retourner contre elle (la scène du karaoké, celles avec l'excellent Rupert Everett en mauvais complice), on la voit s'enfoncer dans l'aveuglement, aller trop loin, sans jamais pouvoir la détester puisque c'est avec elle qu'on a commencé l'histoire. Et quand elle finit par accepter l'évidence, sa vérité intérieure en même temps que la perte de l'être aimé, on est à la fois content de sa trajectoire et dévasté avec elle. Elle finit seule, et ça n'est ni une fin triste ni une fin heureuse, c'est à la fois très douloureux et apaisant, comme tous ces arrachements essentiels pour avancer, et c'est une des fins les plus belles que je connaisse.

On aurait dû s'en douter de la part de PJ Hogan mais on n'a rien vu venir : contre toute attente, ce film n'est pas une comédie romantique, c'est un drame doux-amer sur un personnage délaissé (dans le présent récit comme dans le genre concerné), le rival malheureux qui ne part avec personne au soleil couchant, mais qui aura, pour le mieux, pu franchir une étape personnelle importante de sa vie. Ca n'est pas la seule audace du film (faire de l'héroïne un garçon manqué (f)rigide et de sa "copine moche" un gay séduisant), mais c'est de loin la plus importante. Et ça n'a pas empêché le film d'être un succès.

lien permanent

Faux martyrs  (Vus) posté le vendredi 25 juillet 2008 15:27

Xavier Gens s'apprête à être crucifié (donnez-moi un clou !)

 

Ceux qui lisent attentivement ce blog (on peut toujours rêver {#}) se souviennent peut-être qu'il y a quelques mois y était évoqué le cas de films de genre mal distribués dans l'Hexagone, dont la flatteuse réputation, souvent alimentée par une presse spécialisée pas toujours inspirée, en faisait - à tort selon moi - des martyrs. Je n'avais pu à l'époque chroniquer Frontière(s) de Xavier Gens, faute de l'avoir vu, mais il se plaçait naturellement en tête de la liste desdits martyrs puisqu'il avait suscité chez les fans une attente assez énorme, avant d'être crucifié par une sortie expéditive et des critiques plus que mitigées. La personnalité attachante de Gens, le soutien très actif (et pas neutre du tout) de Yannick Dahan, l'esprit du projet et le contexte dans lequel il est né (prod extrêmement compliquée à cause du harcèlement des financiers pour asptiser le résultat final) avait tout pour faire du film un objet au moins sympathique, doublé d'un nouveau relais du sentiment de persécution plus ou moins fantasmé des fans de films de genre, éventuellement triplé d'un film culte et d'un emblème générationnel (le film se veut inscrit dans son époque et refléter à la fois un climat de conflit social et un état d'esprit de défiance vis-à-vis du pouvoir).

 

Depuis la sortie de Frontière(s) pourtant, le film semble avoir perdu de son attrait, en partie parce que ceux qui y projetaient des attentes démesurées n'y ont pas forcément trouvé ce qu'ils cherchaient, en partie également car la place toute chaude d'étendard d'un cinéma de genre français rentre-dedans (et donc marginal) lui fut vite ravie par le bien nommé Martyrs de Pascal Laugier, dont les premiers échos furent d'une toute autre envergure que ceux de Frontière(s) (il est fréquemment question de chef-d'oeuvre absolu) et dont les démêlés avec la commissions de cens..., euh, "classification" lui ont conféré, outre une visibilité inattendue, l'aura sulfureuse du scandale.

 

 Mylène et Morjana attendant anxieusement la décision de la commission de classification

 

Loin de tout tapage, il était donc temps d'apprécier Frontière(s) à sa juste valeur, ce qui tombe bien puisque le DVD vient de sortir à la location. Le hasard a fait que dans le même après-midi, j'ai pu également voir All the Boys love Mandy Lane. Ce dernier film, qui ne sortira vraisemblablement pas en salles en France, a pourtant bénéficié de quelques papiers élogieux de ceux qui l'ont vu à Deauville ou Gérardmer, notamment dans Mad Movies. En plus de partager avec Frontière(s) cette magnifique (heum) et très tendance couleur moutarde, aussi bien sur l'affiche que dans la trousse du chep op, il s'agirait donc lui aussi d'un de ces super films buzzés dont nous privent les méchants distributeurs à grandes oeillères... Vraiment ?

 

 

Mandy Lane, c'est donc l'histoire d'une teenage bombasse, aussi belle que mystérieuse, qui est la reine des abeilles de son lycée, seulement une reine qui n'a jamais laissé un dard l'approcher jusque là. Invitée par 5 autres ados à un week-end festif dans un ranch paumé, Mandy attise les convoitises des garçons et suscite l'envie des filles. Et il y a ce garde ténébreux, qui ne semble pas  insensible à son charme juvénile... Tout ce petit monde se jette des regards lourds de sous-entendus quand, à la nuit tombée, un invité surprise se met à les dézinguer un par un.

 

 L'idée de départ, pas mauvaise en soi, est de tenter un pont entre le néo-slasher et le film "d'auteur" sur l'adolescence, type Larry Clark / Gus Van Sant. Un mix entre Vendredi 13 et Elephant, en somme, où les codes ultra-rigides du slasher seraient prétexte à une évocation de la violence des rapports humains entre ados, et du malaise existentiel propre à cette période de la vie. Il fallait y penser, et cette relecture d'un genre moribond avait de quoi attirer les fans du genre aussi bien qu'un public plus exigent.

 

 

Mandy Lane is in my ears and in my eyes...

 

Et honnêtement, j'y ai cru... au moins une bonne demi-heure. La première séquence surprend par sa maîtrise, sa présentation de personnages non stéréotypés, son ton ouvertement mélancolique et dramatique. La suite continue de promettre quelque chose d'intéressant, notamment en situant la nuit fatidique dans un cadre inhabituel (un ranch texan peu cinégénique), mais au fil des minutes, l'intérêt se désagrège progressivement. Jonathan Levine, jeune réalisateur, alterne scènes d'atmosphère pseudo-signifiantes, de dialogues tourne-en-rond, et de meutre assez plates, sans que son film ne soit porté par une cohérence, une vision, une dynamique fortes. Quand il prend une liberté avec les codes du slasher (le tueur est exposé assez rapidement), c'est pour y retomber aussi sec (il y a évidemment un twist final, assez prévisible de surcroit). Pire que tout : lui qui pensait transcender le genre en y incorporant un peu d'humanité, voire un discours humaniste, ne parvient jamais à faire réellement exister ses personnages, soit transparents soit opaques. Comble du pétard mouillé, celui de la supposée irrésistible Mandy Lane parvient difficilement à provoquer une demi-molle...

Bref, c'est une déception, qui nous rappelle la nécessité de prendre des pincettes en cas de buzz et de pseudo-films incompris.

 

 A la vue du film, on ne peut que donner raison à la tagline

 

Dans le cas de Frontière(s), disons-le d'emblée, on n'est plus dans le domaine de la déception, mais dans celui de l'arnaque pure et simple. Dire qu'il est des gens, dont l'avis m'importe habituellement, pour défendre (sincèrement ?) ce film me semble relever de l'hallucination totale, tant je l'ai détesté.

 

 "Bienvenue dans les Ardennes" où comment faire un film en forme de banderolle du PSG

 

Comment regarder jusqu'au bout, sans être embarassé, cette histoire de fuite de jeunes banlieusards, cons comme la lune et pas sympathiques, confrontés à la bande de méchants la plus ridicule du cinéma d'horreur "sérieux" ? Passons sur l'image que se fait le méditerrannéen Xavier Gens de la cambrousse du nord-est de la France, évidemment peuplée de familles consanguines, tarées jusqu'à l'os et nazies jusqu'au bout des ongle. Mais comment accepter au 1er degré cette galerie de personnages : le père sifflotant Lili Marleen et casant des "Arbeit macht frei" au cas où la raie sur le côté, les gants et l'accent n'auraient pas suffit ; les filles top-model nymphomanes ; les fils bouchers cannibales, sauf celui qui a réussi et qui est gendarme (lol) ??!! Comment ne pas être atterré devant la bêtise du scénario et de ses péripéties ineptes (le pompon revenant au concept de "race pure" passant par le brassage ethnique, re-lol) ??!!

 

Alors certes, on peut toujours saluer l'intention de Gens de faire un film énervé, radical et sincère, s'appuyant sur le contexte politique actuel pour faire un survival "social", mais à ce point-là de maladresse et d'amateurisme (3 plans qui ont de la gueule ne suffisent pas), on serait presque tenté de lui demander de s'abstenir la prochaine fois. Même avec beaucoup de complaisance pour le genre, et en espérant que la production hexagonale se diversifie dans ce sens, il est difficile d'accorder du crédit à Frontière(s) tant ce film semble donner des arguments aux détracteurs dudit genre. On ne le répetera jamais assez : en matière de cinéma, c'est rarement l'intention qui compte.

 

Von Gleiss et sa fille Gilberta : deux futures icônes du nanar made in France

 

J'ai eu à plusieurs reprises envie d'arrêter le film, pas par dégoût (le film n'est pas si gore que ça) mais par rejet de tant de nullité, de tant de gâchis. La seule alternative étant d'en rire, j'avoue m'être vite vien poilé devant les prestations hilarantes d'Estelle Lefébure en super-salope, de Maud Forget en neuneu et surtout de Samuel Le Bihan, bien plus à l'aise en gros facho psychopathe que dans tous ses autres rôles. En revanche, j'ai eu mal pour la jeune Karina Testa, qui ne s'en tire pas si mal, mais surtout qui semble prendre son rôle très au sérieux et se met dans des états pas possibles pour nous en convaincre. Les rares plans marquants du film au premier degré lui doivent beaucoup.

 

Il est donc urgent de décoller de Frontière(s) l'étiquette de petite bombe maudite que certains ont voulu lui mettre. Pour ma part, et malgré tout le respect que je peux avoir pour la démarche de Gens, je remplacerais bien l'étiquette par celle de gros nanar pour spectateurs pervers, à remater pour se marrer. Et vous l'aurez compris, même si j'attends Martyrs comme un fou (et peut-être Vinyan encore davantage), je suis plus que jamais prudent vis-à-vis de toutes les futures "petites bombes qu'on veut nous cacher" (suivez mon regard), en espérant toutefois que parmi elles se cachent encore quelques belles surprises...

 

 Reece Shearsmith et Jennifer Ellison, les deux révélations de l'admirable Bienvenue au Cottage

 

Tiens, ça me fait penser, j'ai aussi vu Bienvenue au Cottage dernièrement. Et c'était à la fois bien plus modeste et bien mieux foutu que les deux films sus-cités. Mais allez savoir pourquoi, le buzz autour de ce film est quasi-inexistant. Peut-être parce que le réal, qui ne se dit pas fan du genre, ne cherche pas à s'attirer les faveurs du fan et déclare n'avoir fait son film que pour faire ses preuves sur un métrage fun et peu cher à monter. Peut-être aussi parce qu'il ne s'embarrasse pas de grandes déclarations d'intention, et laisse parler son film pour lui. Vous l'avez vu ?

 

lien permanent

Action sous perfusion  (Vus) posté le mardi 01 avril 2008 10:50

Enfants des eighties, biberonnés aux Schwarzy, Sly, Jean-Claude et autres machos musculeux de la grande époque, vous vous demandez peut-être comme moi : que faire du cinéma d'action aujourd'hui ? Suivre la tendance, tirer un trait sur un genre déprécié et ranger honteusement les DVD dans un carton au fond du grenier, pour éviter que votre bambin ne vous prenne, plus tard, comme un ringard attardé du bulbe ? Vivre dans le culte rigolard et lucide d'une époque révolue, et revisionner Terrain Miné et Invasion USA avec quelques potes pervers lors de soirées pizza-bière ? Rester fidèle à votre passion de la tatane et suivre, avec la complicité de votre vidéo-club compréhensif, l'évolution de la masse pondérale de Steven Seagal dans ses coproductions roumaines ? Ou regarder, détaché mais curieux, ce que devient le genre aujourd'hui ? S'agissant des trois premières options, je vous laisse choisir, la quatrième fera l'objet des élucubrations qui vont suivre. Au bout d'un petit (et modeste) historique du genre, il sera temps d'évoquer le meilleur film d'action de 2007 selon moi, et je suis sûr que ce n'est pas celui auquel vous pensez !

(ceux qui vont lire directement le dernier paragraphe sont de mauvais joueurs)

 

Bon. Pour commencer ce sujet, un tel raisonnement par genre supposerait au préalable une définition de ce dernier, un petit champ d'investigation bien clôturé, mais ceux qui se sont déjà posé la question savent que comme une grande partie des genres cinématographiques, les films d'action sont moins aisément réductibles à une série d'éléments constitutifs figés (héros unique, résolvant un conflit par la force ou les armes, quantité de scènes spectaculaires, psychologie secondaire...) que dilués dans la masse du cinéma de genre, et tantôt marqué par des films archétypaux, tantôt infiltrant d'autres genres (science-fiction, aventures, guerre, comédie, policier, thriller, espionnage...). Je laisserai donc à plus érudit (un archiviste, par exemple) le soin d'une définition, me contentant d'évoquer quelques jalons du film d'action de ces dernières années, pour mieux comprendre ce que nous disent certains films sortis l'année dernière.

 

Une décennie en enfer

Commençons par rappeler que les cinéastes ayant donné ses quelques lettres de noblesse au cinéma d'action se font à l'heure actuelle plus que discrets. Dès les début des années 90, le cinéma d'action traditionnel (comprendre : où un gros bras dézingue des méchants) semblait atteindre ses limites en terme de renouvellement, hum, "artistique". John McTiernan, qui aura toujours un temps d'avance sur l'évolution du genre et sera à l'origine de ses principales inflexions (parfois au détriment de la réussite commerciale de ses films), le comprend. Après avoir exploité le physique hors-normes de Schwarzenegger au premier degré (Predator, 87) et imposé une nouvelle norme de héros d'action, average guy goguenard et vulnérable (Die Hard, 88), il imagine le dernier d'entre eux, le Last Action Hero (93), dans une semi-parodie qui scellait, peut-être un peu trop tôt pour le public, la fin d'une ère. Son retour au genre ne se fera alors qu'au prix d'une refonte formelle (Die Hard 3, 95) qui annonce, là encore de façon visionnaire, le virage réaliste et "caméra à l'épaule" qu'allait prendre le cinéma d'action des années plus tard. Cela n'empêche pas le succès, franchise oblige, mais l'échec de l'incursion précoce de McT dans l'épique (Le 13e Guerrier, 99), comme celui de son brûlot anti-spectacle qui suivit (Rollerball, 02), témoignent de la distance grandissante entre le cheminement du réalisateur et les attentes du grand public. Aujourd'hui, bientôt 10 ans après Le 13e Guerrier, on lui souhaite de sortir d'une traversée du désert personnelle et professionnelle douloureuse, et de nous revenir avec une bonne vieille claque dont il a le secret.

 

 

 McT : pour le genre, une vraie tête de porte-bonheur. Hélas, ça n'est pas réciproque.

 

Un autre grand réalisateur associé à l'action hollywoodienne des années 80-90, James Cameron, a lui aussi connu une décennie de quasi-inactivité cinématographique (volontaire cette fois) après Titanic (98). Cameron a certes moins oeuvré dans le genre pur et il l'a moins façonné par sa mise en scène que McTiernan, mais il a permis, par ses ambitions pharaoniques associées à ses thématiques récurrentes (l'angoisse du futur et de la technologie, l'amour au-delà du temps, la maternité...), d'amener le film d'action vers des rives plus universelles, attirant un public notamment féminin qui apprécie ses personnages de femmes fortes et libres. De sorte qu'aujourd'hui, et avant un Avatar qui devrait être l'évènement de 2009, il n'est plus considéré comme un réalisateur de blockbusters bourrins comme du temps de T2, mais bien comme un auteur à part entière. Enfin, Paul Verhoeven, qui a donné au genre des oeuvres phares à la croisée de la SF, a quitté le champ du blockbuster hollywoodien depuis Hollow Man (2000). Leur a succédé, en quelque sorte, un John Woo qui aura juste eu le temps d'imposer sa patte (Volte/Face, 97) avant que celle-ci ne soit récupérée par un Tom Cruise en retard sur les modes (M:I 2, 00). Ses compatriotes Tsui Hark, Ringo Lam et Kirk Wong ne connaîtront même l'honneur d'un projet international d'envergure. Après Woo, rares furent les réalisateurs reconnus principalement pour leurs films d'action à faire positivement évoluer le genre...

 

When the moguls follow the trawler...

En réalité, on se rend compte que le cinéma d'action le plus typique, genre populaire par excellence, est logiquement davantage incarné par des producteurs que des cinéastes. Si Joel Silver reste le producteur emblématique du genre, à l'origine de nombreux hits en continu depuis 48 Heures (82) jusqu'à L'Arme Fatale 3 (92), l'esthétique 80's et le mélange de violence et de décontraction des buddy movies à la Silver se font supplanter au milieu des années 90 par les productions d'un certain Jerry Bruckheimer. Comptant sur ses poulains Tony Scott et surtout Michael Bay, Bruckheimer va imposer sa patte grandiloquente aux blockbusters des années 90 : images triturées en postprod, montage épileptique, surenchère logistique et pyrotechnique, tonalité volontiers pompière et racoleuse... Si le public suit ces grosses machines, artistiquement, beaucoup parlent de dérive du cinéma pop corn. Avec le recul, on pourra y voir un certain esprit expérimental assez stimulant, où les personnages deviennent moins importants que l'espace, le décor, le plan (dans tous les sens du terme, topographique comme cinématographique). Le cerner pour Scott, l'exploser pour Bay.

  

Le genre action semble alors sur la pente descendante, et ses stars maison, malgré les efforts de certains (Van Damme avec les Ringo Lam) deviennent affreusement has-been. Bruckheimer lui-même s'éloigne du film d'action, laissant les miettes à quelques opportunistes sans grande ambition comme Neil H. Moritz (xXx, 02) ou Luc Besson (Le Transporteur, 02). Les nouvelles vedettes de l'action, Vin Diesel, Jason Statham, The Rock, Wesley Snipes, n'atteignent ni la popularité de leurs aînés, ni ne semblent vouloir se laisser enfermer dans cette étiquette réductrice. Exception notable : Jet Li, pur artiste martial, qui tenta mais ne réussira pas tout à fait à profiter de la vague asiatophile qui s'empare du cinéma mondial à cette période.

 

Everybody was kung-fu fighting

La fin des années 90 est aussi la période de la découverte et de la popularisation des cinémas lointains, en particulier du cinéma asiatique. Faisant suite à l'exil timide, voire avorté, de quelques cinéastes hong-kongais, Hollywood se tourna vers l'est pour redonner un coup de fouet à ses films à grand spectacle. Après avoir connu une petite période de disette, Joel Silver a le nez creux en faisant de Jet Li l'attraction principale de L'Arme fatale 4 (98), avant de financer le projet un peu fou de deux frères quasi-débutants : un film de SF monumental mêlant cyberpunk, philosophie, kung-fu aérien et fusillades d'anthologie. Matrix, c'était il y a bientôt 10 ans, et le film a à la fois a porté le "film de baston" vers des cîmes insoupçonnées et a définitivement fait pénétrer les chorégraphies élaborées de combat câblés comme une nouvelle composante du film d'action, offrant un passeport doré à Yuen Woo-Ping et ses collègues.

  

 Iiiiiiit's bullet time !

 

Le film est un méga carton, et sa mise en scène quasi révolutionnaire va influencer considérablement la production des années suivantes, de nombreux films en empruntant les gimmicks (Charlie's Angels, 2000)... Ce qui aura pour effet de faire retomber le soufflé du kung fu movie à vitesse grand V, d'autant que pendant ce temps-là, le public accède aux oeuvres asiatiques originales. L'emprunt massif aux figures asiatiques de l'action semble avoir fait long feu, notamment depuis celui, assez définitif, qu'en a fait Tarantino dans Kill Bill : désormais, il sera probablement discret et plus diffus.

  

Je ne suis pas un héros !!

Matrix n'y étant pas forcément pour rien, les années 2000 sont également les années de la domination de nouvelles figures de héros de cinéma : les super-héros. Les progrès techniques se développant de manière inversement proportionnelle à l'imagination des studios, de nombreuses adaptations de comics vont voir le jour, la plus réussie et la plus emblématique étant de loin le Spider-Man de Sam Raimi. Reste que ces super-héros sont à l'écran l'antithèse des héros d'action d'autrefois : vulnérables, portant leurs pouvoirs comme des fardeaux, ces films bien que spectaculaires ne semblent devoir se voir que comme des allégories politiques (X-Men), psychologiques (Batman Begins), voire psychanalytiques (le Hulk d'Ang Lee).

 Un des films de super-héros les plus remarquables, le Incassable de Shyamalan (00), propose même un discours aux multiples lectures où le spectacle est mis au second plan, et où la supposée nature super-héroïque de David Dunn (Bruce Willis) n'est qu'un prétexte à une méditation profonde sur le sens que l'on donne à nos vies, notre place dans le monde et la part qu'y prennent la croyance et le conte populaire.

Bref, qu'il s'appelle Peter Parker ou Aragorn, le héros de la dernière décennie évolue plus dans le canevas du film d'aventures que dans celui du film d'action, son évolution intérieure (remember Joseph Campbell) étant décisive dans sa capacité à triompher des obstacles qui se présentent à lui. Exception faite de Blade 2 (02), réussite aussi atypique dans la filmo de Del Toro que dans un paysage de héros tourmentés, nos héros se roulent plus des mécaniques. Riddick, autre figure musclée et badass des années 2000, est même un criminel sans foi ni loi. Globalement, le héros nouveau est soit un type (presque) comme les autres, soit un mec vachement sensible, soit une vieille crapule attachante.

  

Vous prendrez bien encore un JB ?

De fait, même s'i ne vient pas du cinéma, le héros d'action le plus icônique à émerger dans les années 2000 est à la fois un type ordinaire, tourmenté et potentiellement dangereux. Son nom : Jack Bauer. D'allure assez discrète, ne se distinguant du commun des mortels que par sa tenacité et sa capacité à prendre la bonne décision au bon moment, c'est un mélange de droiture morale et de personnalité borderline, de bon père de famille et de kamikaze torturé. Créée en 2001, la série 24 est instantanément un grand succès populaire doublé d'une belle réussite artistique. On découvre que le format 24 x 50' permet une diffusion et une addiction maximales, et qu'une esthétique télévisée, particulièrement ambitieuse en l'occurrence, n'est pas forcément un handicap, surtout face aux excès de la production cinéma type Bruckheimer. Jouant la carte du réalisme à tous les niveaux (personnages crédibles, intrigue en temps réel) et du rebondissement constant, les producteurs définissent une nouvelle norme de la fiction d'action. L'impact est tel que la série aura beau abandonner progressivement tout ce qui faisait sa valeur initiale (le réalisme, l'utilisation des split-screens, le développement sur plusieurs saisons d'un univers cohérent), le public suivra toujours. Aujourd'hui encore, alors que 24 a atteint des sommets de caricature et de ridicule, et est désavouée par la majorité de ses fans, sortent des films comme Angles d'attaque qui en sont des directs héritiers. Plus globalement, ce genre populaire qu'est l'action a très facilement intégré le petit écran, rencontrant le succès d'Alias à Prison Break, avec la même mécanique de cliffhangers toutes les 20 minutes qui fidélise le public même quand il trouve ça nul ! De son côté, la bombe The Shield enterre finga in da noze tous les polars sortis en salles ces 10 dernières années, et achève de réduire la distance qualitative entre séries et cinéma d'action.

 

Une idée pour renouveler 24 : situer le Day 7 pendant le passage à l'heure d'été

 

Le seul personnage de cinéma à avoir réussi à tenir tête à Jack Bauer dans un registre similaire est un autre JB : Jason Bourne. Apparu en 2002 dans le sympathique thriller d'espionnage de Doug Liman tiré des romans de Ludlum, Bourne est un peu le petit frère amnésique et sympa de Jack Bauer, bien servi par le physique d'ado de Matt Damon. La différence notable avec Bauer, et tout l'intérêt du personnage, c'est justement cette dualité entre ses aptitudes extraordinaires à la violence et sa volonté de ne pas y céder. Comme si le cinéma d'action contemporain ne pouvait cautionner l'usage gratuit de la violence, non seulement il la justifie (Bourne agit toujours en légitime défense) mais il cherche à s'en défaire, voire à s'en excuser. Films d'action non-violent, où le héros fuit plus qu'il ne poursuit, cherche des explications plutôt que la vengeance, les Bourne résument bien la difficile quête d'identité et de légitimité du genre aujourd'hui. La saga prendra une dimension supplémentaire avec le 2e opus (04) et l'arrivée aux commandes de Paul Greengrass. L'Anglais, qui affirme détester la violence et semblait un curieux choix pour diriger un blockbuster, fait pourtant de La Mort dans la Peau une date du cinéma d'action. Esthétiquement, il pousse le style "caméra à l'épaule" dans ses retranchements, grâce à un sens du cadre et du montage en équilibre quasi-parfait entre le réalisme absolu et une certaine cinégénie ; le spectacle est ici plus une question de rythme effréné, appuyé par une immersion maximale (parfois au détriment de la lisibilité), que de débauche d'effets visuels. A ceux qui lui reprochent un filmage un peu trop télévisuel, Greengrass répond que son influence principale est celle du Friedkin de French Connection. Thématique, lui et son scénariste Tony Gilroy partent des bases du film de vengeance et en font une histoire de rédemption, où un Bourne brisé (non, pas de jeu de mots) renoncera à tuer, et trouvera, dans l'amour qu'il porte à celle qu'il a perdu, la force de tirer un trait sur son passé. Un personnage sensible et humain, qui utilise davantage la stratégie que la force, un retour au cinéma réaliste et intelligent des seventies : voilà pour le héros d'action des années 2000, bien éloigné de celui des années 80-90...

Un 3e JB, James Bond, qui aura profité du créneau libre du héros macho post-95 pour refaire son apparition inoffensive sous les traits d'un mannequin pour pub Pétrole Hahn, en profite pour faire lui aussi sa mue, et devenir un blond costaud, bagarreur mais coeur d'artichaud. On a beau adorer Daniel Craig, on ne saurait que trop lui conseiller de s'éloigner assez vite de gens comme Paul Haggis, Martin Campbell ou Barbara Broccoli... Quant à son successeur autoproclamé, le Ethan Hunt des Mission : Impossible, il est bien mal en point. Toujours en retard sur la vague, Cruise croit débaucher en JJ Abrams le génie en devenir du moment, mais se rendra compte trop tard (ou pas, d'ailleurs) que celui-ci n'est qu'un bon vendeur de soupe. Leur M:I III (06) est un pathétique renoncement à l'action, d'un cynisme incroyable vis-à-vis du genre. Héros peu motivé ne cachant pas son envie de tourner la page, gimmicks fatigués, McGuffin dont tout le monde se branle explicitement, séquences d'action zappées au profit de scènes de sitcom, cliffhangers malhonnêtes, finale expédié de façon hallucinante : le film concentre tous les défauts des séries télé et fait figure manifeste de non-envie de cinéma.

  

2007 : and the winner is...

On en arrive à l'an dernier, année pour laquelle il semblait intéressant de renifler les nouvelles tendances du cinéma d'action, étant donné la vitesse à laquelle celles-ci s'amorcent et s'épuisent. Première tendance : un certain retour à un cinéma d'aventures épique, barbare et violent mâtiné de fantasy, dont témoignent le plutôt prenant Apocalypto, le très con mais parfois fun 300  et le supernul Pathfinder. Tout cela devrait déboucher sur la mise en chantier prochaine de Conan, dont la sortie sera un véritable baromètre pour la pérennité du genre, qui pour l'instant n'est pas aussi bien servi qu'il le mériterait.

Deuxième tendance, nettement plus perceptible celle-là : le cinéma de genre regarde en arrière actuellement, empruntant non pas à des univers connexes et contemporains, comme ce fut le cas avec les comics, les séries télé ou le cinéma asiatique auparavant, mais à sa propre histoire. Tout d'abord, une foule de jeunes réals se réclament de "l'esprit des années 70" (sans qu'on nous dise jamais de quoi il s'agit vraiment) : ça donne du polar lymphatique et affecté à la James Gray (La Nuit nous appartient), une assez honnête mais modeste adaptation de Lehane (Gone Baby Gone), un film-dossier de maniaque, appliqué mais un peu fade (Zodiac), voire un film "wannabe badass" mais qui n'a pas les cojones d'aller au bout (Bad Times) ; bref, rien de bien palpitant pour l'amateur de cinéma qui remue les tripes. On remarquera que le meilleur polar de l'année est peut-être l'excellent 7h58 ce samedi-là, réalisé par un Syndney Lumet qui a oeuvré dans les seventies, lui, et qui, à l'instar de Friedkin et son Bug, nous montre qu'il n'a rien perdu de sa classe. Ceux-là sont bien plus modernes qu'un Ridley Scott et son American Gangster tout mou, calibré pour les catégories techniques des Oscars, ou qu'un Edward Zwick et sa bouse paternaliste Blood Diamond.

 

Contrairement à beaucoup de héros d'action, Jason Bourne, lui, ne regarde pas dans le rétroviseur.

 

Une poignée de films témoignent par ailleurs que les références n'attendent pas si longtemps pour s'assumer comme principal support de cinéma. Ainsi, le très chouette Hot Fuzz rend ouvertement hommage à Bad Boys 2, Michael Bay touve grâce à Transformers un esprit eighties qui lui va comme un gant, et l'improbable sortie salles de The Marine sonne comme le retour en grâce du bon vieux action movie d'antan, beauf et volontairement crétin. Curieux objet venant de nulle part (du catch US, plus exactement), The Marine synthétise 30 ans d'une certaine idée du film d'action avec son pitch à la Commando, ses extravagances pyrotechniques à la Bay du pauvre, et son 37e degré post-moderne. Avec sa star ressemblant à un hybride Schwarzy / Matt Damon, citant ouvertement Delivrance, Scarface ou Terminator, The Marine est l'archétype, et espérons-le le point de non-retour, d'un cinéma de genre consanguin, qui se pille lui-même à une vitesse hallucinante. Le projet Grindhouse lui-même, s'il ne rentre pas dans cette réflexion du fait de la singularité du segment de Tarantino, montre à quel point la logique de recyclage menace à chaque instant de prendre le pas sur la création.

De ces films à forte valeur nostalgique émerge toutefois le direct au coeur que nous balance Stallone avec son Rocky Balboa, icône trangénérationnelle s'il en est, et preuve que la sincérité d'une oeuvre prime sur son originalité. Le rayon des séquelles fut à cet égard assez diversement enthousiasmant. Si Spider-Man 3, malgré son côté bancal, clôt la saga avec beaucoup d'émotion et de générosité, en offrant des séquences fabuleuses d'une ampleur rarement vues sur un écran, on peut regretter la façon dont se conclut la trilogie Bourne. On pouvait se douter que le personnage se relèverait difficilement de l'absence de Marie (Franka Potente). Sans surprise, La Vengeance dans la peau est un film sans beaucoup d'âme, dont le contenu émotionnel passe à chaque fois par un rappel du personnage de Marie (flashbacks, mimétisme adopté par Nicky/Julia Stiles). Réduit à repomper le précédent sous prétexte de respect du cahier des charges, Grengrass, dont on sent l'envie de voir ailleurs, en fait une course-poursuite fatigante dans les capitales occidentales frappées par le terrorisme (...et alors ?) dont l'enjeu sera la découverte, sans grand intérêt, de la façon dont Bourne est devenu Bourne. Malgré quelques séquences remarquablement chorégraphiées (Londres, Tanger), le film n'a de réussi que sa gestion d'un tempo toujours plus rapide. Cela dit, on préfèrera mille fois cette déception à l'infâme trahison que fut Die Hard 4.0, qui piétine sans vergogne la nature d'un John McClane, transformé en vieux con réac et patriote avec l'assentiment de Bruce Willis, et se foutant de la gueule des geeks avec l'aide de cette tache de Kevin Smith.

 

Mais, mais... avec quoi Jason Stathamn tient-il son guidon ?

 

Tout cela pour dire que le meilleur film d'action de 2007 n'est pas forcément celui qu'on attendait, puisque passés tous ces films qui regardent péniblement dans le rétroviseur, il ne reste pas grand-chose, hormis un petit ovni nommé Hyper Tension. A priori, et même si on a de l'affection pour cette grosse brute anglaise de Jason Statham, il n'y avait rien à attendre du premier film d'un duo de pubards newbies, Mark Neverdine et Brian Taylor, et surtout d'un pitch aussi racoleur que le coup du type qui doit s'infliger des décharges d'adrénaline régulièrement pour ne pas mourir. Sauf que !

Sauf que ce concept, débile et bien bourrin en apparence, prétexte à un joyeux enchainement de scènes de flingages, de destruction, de sexe, de prise de produits illicites en tout genre (c'est déjà pas mal !) est aussi un moyen assez finaud de questionner le genre. En effet, le cinéma d'action, et ce encore plus depuis des séries télé type 24, semble soumis à la nécessité de délivrer à fréquence régulière des scènes susceptibles de tenir régulièrement son spectateur en haleine, et en éveil. Dans un société d'hyper-consommation, on peut réduire la fiction populaire, et donc le cinéma d'action, à une succession de stimuli qui suppose une escalade pour devancer l'habitude et l'accoutumance du spectateur. En l'occurrence, une escalade dans le trash qu'illustre bien la scène assez hallucinante de baise en public : il faut au moins ça pour que le personnage reste en vie - comprendre : il faut au moins ça pour que le public continue à regarder !

Une mise en scène roublarde vient appuyer le propos à plusieurs reprises. Tout d'abord, le réveil du personnage de Statham, en caméra subjective, puis la façon dont il se découvre lui-même filmé, grâce à une cassette laissée par ses agresseurs, installe d'entrée l'analogie et l'empathie entre lui et le spectateur. Par la suite, Neverdine et Taylor optent pour une réalisation caméra à l'épaule en grand angle qui évoque à la fois MTV (les cascades ont un côté Jackass), la culture jeu video (dont se réclament les réals, on pense notamment à GTA) et le porno gonzo. Un vrai concentré de pop culture décomplexée, auquel les réals apportent toutefois un point de vue critique assez clair. En effet, le héros est dépeint comme un type autodestructeur, un loser que la soif d'adrénaline pousse à faire des conneries, et cela bien avant qu'il soit empoisonné. Lors d'une scène cruciale où le héros se retrouve chez son ami médecin, ce dernier lui injecte un calmant et notre héros dit "je vais mieux". Ce à quoi le toubib répond : "Non, tu vas très mal, à vrai dire tu vas mourir, c'est juste ce que je t'ai injecté qui te fait planer". La fin, sèche et désenchantée, voit même le héros se rendre compte que sa recherche de sensations fortes l'a fait passer à côté de l'essentiel. Qu'on voie le personnage principal comme un avatar du spectateur lambda du film d'action, ou comme le genre lui-même, ce que raconte Hyper Tension n'est autre que que l'autodestruction programmée d'une course en avant qui ne peut finir que dans le mur, en d'autres termes un regard lucide puisque complice sur une dégénérescence assumée. Pour vous convaincre encore de l'intérêt supérieur du film, je pourrais encore évoquer cette scène hilarante où le héros, frustré que sa copine ne finisse pas sa pipe, va buter gratuitement des bad guys pour se soulager. Rarement l'analogie aura été aussi claire, et l'amateur de fusillades éjaculatoires et de flingues phalliques mis devant sa propre frustration de façon aussi nette !

Alors non seulement il est tout à fait permis de prendre un bon panard devant l'esprit jouissivement badass du film, franchement 2nd degré et peu avare en dérapages gore et cul, mais il n'est pas interdit de trouver ça moins con que ça en a l'air, la démarche étant intentionnelle ou pas de la part de Neverdine et Taylor. Et pour tous les pervers qui ne s'assument pas, cela permettra de justifier l'achat du DVD à votre entourage sceptique...

 

A suivre donc : Hyper Tension 2 (j'ai hâte !), et sinon, sur ce blog, on verra... Ah si, un mot sur deux absents de ce (déjà beaucoup trop) long sujet...

 

lien permanent