Action sous perfusion  posté le mardi 01 avril 2008 10:50

Blog de jorje : watch in progress, Action sous perfusion

Enfants des eighties, biberonnés aux Schwarzy, Sly, Jean-Claude et autres machos musculeux de la grande époque, vous vous demandez peut-être comme moi : que faire du cinéma d'action aujourd'hui ? Suivre la tendance, tirer un trait sur un genre déprécié et ranger honteusement les DVD dans un carton au fond du grenier, pour éviter que votre bambin ne vous prenne, plus tard, comme un ringard attardé du bulbe ? Vivre dans le culte rigolard et lucide d'une époque révolue, et revisionner Terrain Miné et Invasion USA avec quelques potes pervers lors de soirées pizza-bière ? Rester fidèle à votre passion de la tatane et suivre, avec la complicité de votre vidéo-club compréhensif, l'évolution de la masse pondérale de Steven Seagal dans ses coproductions roumaines ? Ou regarder, détaché mais curieux, ce que devient le genre aujourd'hui ? S'agissant des trois premières options, je vous laisse choisir, la quatrième fera l'objet des élucubrations qui vont suivre. Au bout d'un petit (et modeste) historique du genre, il sera temps d'évoquer le meilleur film d'action de 2007 selon moi, et je suis sûr que ce n'est pas celui auquel vous pensez !

(ceux qui vont lire directement le dernier paragraphe sont de mauvais joueurs)

 

Bon. Pour commencer ce sujet, un tel raisonnement par genre supposerait au préalable une définition de ce dernier, un petit champ d'investigation bien clôturé, mais ceux qui se sont déjà posé la question savent que comme une grande partie des genres cinématographiques, les films d'action sont moins aisément réductibles à une série d'éléments constitutifs figés (héros unique, résolvant un conflit par la force ou les armes, quantité de scènes spectaculaires, psychologie secondaire...) que dilués dans la masse du cinéma de genre, et tantôt marqué par des films archétypaux, tantôt infiltrant d'autres genres (science-fiction, aventures, guerre, comédie, policier, thriller, espionnage...). Je laisserai donc à plus érudit (un archiviste, par exemple) le soin d'une définition, me contentant d'évoquer quelques jalons du film d'action de ces dernières années, pour mieux comprendre ce que nous disent certains films sortis l'année dernière.

 

Une décennie en enfer

Commençons par rappeler que les cinéastes ayant donné ses quelques lettres de noblesse au cinéma d'action se font à l'heure actuelle plus que discrets. Dès les début des années 90, le cinéma d'action traditionnel (comprendre : où un gros bras dézingue des méchants) semblait atteindre ses limites en terme de renouvellement, hum, "artistique". John McTiernan, qui aura toujours un temps d'avance sur l'évolution du genre et sera à l'origine de ses principales inflexions (parfois au détriment de la réussite commerciale de ses films), le comprend. Après avoir exploité le physique hors-normes de Schwarzenegger au premier degré (Predator, 87) et imposé une nouvelle norme de héros d'action, average guy goguenard et vulnérable (Die Hard, 88), il imagine le dernier d'entre eux, le Last Action Hero (93), dans une semi-parodie qui scellait, peut-être un peu trop tôt pour le public, la fin d'une ère. Son retour au genre ne se fera alors qu'au prix d'une refonte formelle (Die Hard 3, 95) qui annonce, là encore de façon visionnaire, le virage réaliste et "caméra à l'épaule" qu'allait prendre le cinéma d'action des années plus tard. Cela n'empêche pas le succès, franchise oblige, mais l'échec de l'incursion précoce de McT dans l'épique (Le 13e Guerrier, 99), comme celui de son brûlot anti-spectacle qui suivit (Rollerball, 02), témoignent de la distance grandissante entre le cheminement du réalisateur et les attentes du grand public. Aujourd'hui, bientôt 10 ans après Le 13e Guerrier, on lui souhaite de sortir d'une traversée du désert personnelle et professionnelle douloureuse, et de nous revenir avec une bonne vieille claque dont il a le secret.

 

 

 McT : pour le genre, une vraie tête de porte-bonheur. Hélas, ça n'est pas réciproque.

 

Un autre grand réalisateur associé à l'action hollywoodienne des années 80-90, James Cameron, a lui aussi connu une décennie de quasi-inactivité cinématographique (volontaire cette fois) après Titanic (98). Cameron a certes moins oeuvré dans le genre pur et il l'a moins façonné par sa mise en scène que McTiernan, mais il a permis, par ses ambitions pharaoniques associées à ses thématiques récurrentes (l'angoisse du futur et de la technologie, l'amour au-delà du temps, la maternité...), d'amener le film d'action vers des rives plus universelles, attirant un public notamment féminin qui apprécie ses personnages de femmes fortes et libres. De sorte qu'aujourd'hui, et avant un Avatar qui devrait être l'évènement de 2009, il n'est plus considéré comme un réalisateur de blockbusters bourrins comme du temps de T2, mais bien comme un auteur à part entière. Enfin, Paul Verhoeven, qui a donné au genre des oeuvres phares à la croisée de la SF, a quitté le champ du blockbuster hollywoodien depuis Hollow Man (2000). Leur a succédé, en quelque sorte, un John Woo qui aura juste eu le temps d'imposer sa patte (Volte/Face, 97) avant que celle-ci ne soit récupérée par un Tom Cruise en retard sur les modes (M:I 2, 00). Ses compatriotes Tsui Hark, Ringo Lam et Kirk Wong ne connaîtront même l'honneur d'un projet international d'envergure. Après Woo, rares furent les réalisateurs reconnus principalement pour leurs films d'action à faire positivement évoluer le genre...

 

When the moguls follow the trawler...

En réalité, on se rend compte que le cinéma d'action le plus typique, genre populaire par excellence, est logiquement davantage incarné par des producteurs que des cinéastes. Si Joel Silver reste le producteur emblématique du genre, à l'origine de nombreux hits en continu depuis 48 Heures (82) jusqu'à L'Arme Fatale 3 (92), l'esthétique 80's et le mélange de violence et de décontraction des buddy movies à la Silver se font supplanter au milieu des années 90 par les productions d'un certain Jerry Bruckheimer. Comptant sur ses poulains Tony Scott et surtout Michael Bay, Bruckheimer va imposer sa patte grandiloquente aux blockbusters des années 90 : images triturées en postprod, montage épileptique, surenchère logistique et pyrotechnique, tonalité volontiers pompière et racoleuse... Si le public suit ces grosses machines, artistiquement, beaucoup parlent de dérive du cinéma pop corn. Avec le recul, on pourra y voir un certain esprit expérimental assez stimulant, où les personnages deviennent moins importants que l'espace, le décor, le plan (dans tous les sens du terme, topographique comme cinématographique). Le cerner pour Scott, l'exploser pour Bay.

  

Le genre action semble alors sur la pente descendante, et ses stars maison, malgré les efforts de certains (Van Damme avec les Ringo Lam) deviennent affreusement has-been. Bruckheimer lui-même s'éloigne du film d'action, laissant les miettes à quelques opportunistes sans grande ambition comme Neil H. Moritz (xXx, 02) ou Luc Besson (Le Transporteur, 02). Les nouvelles vedettes de l'action, Vin Diesel, Jason Statham, The Rock, Wesley Snipes, n'atteignent ni la popularité de leurs aînés, ni ne semblent vouloir se laisser enfermer dans cette étiquette réductrice. Exception notable : Jet Li, pur artiste martial, qui tenta mais ne réussira pas tout à fait à profiter de la vague asiatophile qui s'empare du cinéma mondial à cette période.

 

Everybody was kung-fu fighting

La fin des années 90 est aussi la période de la découverte et de la popularisation des cinémas lointains, en particulier du cinéma asiatique. Faisant suite à l'exil timide, voire avorté, de quelques cinéastes hong-kongais, Hollywood se tourna vers l'est pour redonner un coup de fouet à ses films à grand spectacle. Après avoir connu une petite période de disette, Joel Silver a le nez creux en faisant de Jet Li l'attraction principale de L'Arme fatale 4 (98), avant de financer le projet un peu fou de deux frères quasi-débutants : un film de SF monumental mêlant cyberpunk, philosophie, kung-fu aérien et fusillades d'anthologie. Matrix, c'était il y a bientôt 10 ans, et le film a à la fois a porté le "film de baston" vers des cîmes insoupçonnées et a définitivement fait pénétrer les chorégraphies élaborées de combat câblés comme une nouvelle composante du film d'action, offrant un passeport doré à Yuen Woo-Ping et ses collègues.

  

 Iiiiiiit's bullet time !

 

Le film est un méga carton, et sa mise en scène quasi révolutionnaire va influencer considérablement la production des années suivantes, de nombreux films en empruntant les gimmicks (Charlie's Angels, 2000)... Ce qui aura pour effet de faire retomber le soufflé du kung fu movie à vitesse grand V, d'autant que pendant ce temps-là, le public accède aux oeuvres asiatiques originales. L'emprunt massif aux figures asiatiques de l'action semble avoir fait long feu, notamment depuis celui, assez définitif, qu'en a fait Tarantino dans Kill Bill : désormais, il sera probablement discret et plus diffus.

  

Je ne suis pas un héros !!

Matrix n'y étant pas forcément pour rien, les années 2000 sont également les années de la domination de nouvelles figures de héros de cinéma : les super-héros. Les progrès techniques se développant de manière inversement proportionnelle à l'imagination des studios, de nombreuses adaptations de comics vont voir le jour, la plus réussie et la plus emblématique étant de loin le Spider-Man de Sam Raimi. Reste que ces super-héros sont à l'écran l'antithèse des héros d'action d'autrefois : vulnérables, portant leurs pouvoirs comme des fardeaux, ces films bien que spectaculaires ne semblent devoir se voir que comme des allégories politiques (X-Men), psychologiques (Batman Begins), voire psychanalytiques (le Hulk d'Ang Lee).

 Un des films de super-héros les plus remarquables, le Incassable de Shyamalan (00), propose même un discours aux multiples lectures où le spectacle est mis au second plan, et où la supposée nature super-héroïque de David Dunn (Bruce Willis) n'est qu'un prétexte à une méditation profonde sur le sens que l'on donne à nos vies, notre place dans le monde et la part qu'y prennent la croyance et le conte populaire.

Bref, qu'il s'appelle Peter Parker ou Aragorn, le héros de la dernière décennie évolue plus dans le canevas du film d'aventures que dans celui du film d'action, son évolution intérieure (remember Joseph Campbell) étant décisive dans sa capacité à triompher des obstacles qui se présentent à lui. Exception faite de Blade 2 (02), réussite aussi atypique dans la filmo de Del Toro que dans un paysage de héros tourmentés, nos héros se roulent plus des mécaniques. Riddick, autre figure musclée et badass des années 2000, est même un criminel sans foi ni loi. Globalement, le héros nouveau est soit un type (presque) comme les autres, soit un mec vachement sensible, soit une vieille crapule attachante.

  

Vous prendrez bien encore un JB ?

De fait, même s'i ne vient pas du cinéma, le héros d'action le plus icônique à émerger dans les années 2000 est à la fois un type ordinaire, tourmenté et potentiellement dangereux. Son nom : Jack Bauer. D'allure assez discrète, ne se distinguant du commun des mortels que par sa tenacité et sa capacité à prendre la bonne décision au bon moment, c'est un mélange de droiture morale et de personnalité borderline, de bon père de famille et de kamikaze torturé. Créée en 2001, la série 24 est instantanément un grand succès populaire doublé d'une belle réussite artistique. On découvre que le format 24 x 50' permet une diffusion et une addiction maximales, et qu'une esthétique télévisée, particulièrement ambitieuse en l'occurrence, n'est pas forcément un handicap, surtout face aux excès de la production cinéma type Bruckheimer. Jouant la carte du réalisme à tous les niveaux (personnages crédibles, intrigue en temps réel) et du rebondissement constant, les producteurs définissent une nouvelle norme de la fiction d'action. L'impact est tel que la série aura beau abandonner progressivement tout ce qui faisait sa valeur initiale (le réalisme, l'utilisation des split-screens, le développement sur plusieurs saisons d'un univers cohérent), le public suivra toujours. Aujourd'hui encore, alors que 24 a atteint des sommets de caricature et de ridicule, et est désavouée par la majorité de ses fans, sortent des films comme Angles d'attaque qui en sont des directs héritiers. Plus globalement, ce genre populaire qu'est l'action a très facilement intégré le petit écran, rencontrant le succès d'Alias à Prison Break, avec la même mécanique de cliffhangers toutes les 20 minutes qui fidélise le public même quand il trouve ça nul ! De son côté, la bombe The Shield enterre finga in da noze tous les polars sortis en salles ces 10 dernières années, et achève de réduire la distance qualitative entre séries et cinéma d'action.

 

Une idée pour renouveler 24 : situer le Day 7 pendant le passage à l'heure d'été

 

Le seul personnage de cinéma à avoir réussi à tenir tête à Jack Bauer dans un registre similaire est un autre JB : Jason Bourne. Apparu en 2002 dans le sympathique thriller d'espionnage de Doug Liman tiré des romans de Ludlum, Bourne est un peu le petit frère amnésique et sympa de Jack Bauer, bien servi par le physique d'ado de Matt Damon. La différence notable avec Bauer, et tout l'intérêt du personnage, c'est justement cette dualité entre ses aptitudes extraordinaires à la violence et sa volonté de ne pas y céder. Comme si le cinéma d'action contemporain ne pouvait cautionner l'usage gratuit de la violence, non seulement il la justifie (Bourne agit toujours en légitime défense) mais il cherche à s'en défaire, voire à s'en excuser. Films d'action non-violent, où le héros fuit plus qu'il ne poursuit, cherche des explications plutôt que la vengeance, les Bourne résument bien la difficile quête d'identité et de légitimité du genre aujourd'hui. La saga prendra une dimension supplémentaire avec le 2e opus (04) et l'arrivée aux commandes de Paul Greengrass. L'Anglais, qui affirme détester la violence et semblait un curieux choix pour diriger un blockbuster, fait pourtant de La Mort dans la Peau une date du cinéma d'action. Esthétiquement, il pousse le style "caméra à l'épaule" dans ses retranchements, grâce à un sens du cadre et du montage en équilibre quasi-parfait entre le réalisme absolu et une certaine cinégénie ; le spectacle est ici plus une question de rythme effréné, appuyé par une immersion maximale (parfois au détriment de la lisibilité), que de débauche d'effets visuels. A ceux qui lui reprochent un filmage un peu trop télévisuel, Greengrass répond que son influence principale est celle du Friedkin de French Connection. Thématique, lui et son scénariste Tony Gilroy partent des bases du film de vengeance et en font une histoire de rédemption, où un Bourne brisé (non, pas de jeu de mots) renoncera à tuer, et trouvera, dans l'amour qu'il porte à celle qu'il a perdu, la force de tirer un trait sur son passé. Un personnage sensible et humain, qui utilise davantage la stratégie que la force, un retour au cinéma réaliste et intelligent des seventies : voilà pour le héros d'action des années 2000, bien éloigné de celui des années 80-90...

Un 3e JB, James Bond, qui aura profité du créneau libre du héros macho post-95 pour refaire son apparition inoffensive sous les traits d'un mannequin pour pub Pétrole Hahn, en profite pour faire lui aussi sa mue, et devenir un blond costaud, bagarreur mais coeur d'artichaud. On a beau adorer Daniel Craig, on ne saurait que trop lui conseiller de s'éloigner assez vite de gens comme Paul Haggis, Martin Campbell ou Barbara Broccoli... Quant à son successeur autoproclamé, le Ethan Hunt des Mission : Impossible, il est bien mal en point. Toujours en retard sur la vague, Cruise croit débaucher en JJ Abrams le génie en devenir du moment, mais se rendra compte trop tard (ou pas, d'ailleurs) que celui-ci n'est qu'un bon vendeur de soupe. Leur M:I III (06) est un pathétique renoncement à l'action, d'un cynisme incroyable vis-à-vis du genre. Héros peu motivé ne cachant pas son envie de tourner la page, gimmicks fatigués, McGuffin dont tout le monde se branle explicitement, séquences d'action zappées au profit de scènes de sitcom, cliffhangers malhonnêtes, finale expédié de façon hallucinante : le film concentre tous les défauts des séries télé et fait figure manifeste de non-envie de cinéma.

  

2007 : and the winner is...

On en arrive à l'an dernier, année pour laquelle il semblait intéressant de renifler les nouvelles tendances du cinéma d'action, étant donné la vitesse à laquelle celles-ci s'amorcent et s'épuisent. Première tendance : un certain retour à un cinéma d'aventures épique, barbare et violent mâtiné de fantasy, dont témoignent le plutôt prenant Apocalypto, le très con mais parfois fun 300  et le supernul Pathfinder. Tout cela devrait déboucher sur la mise en chantier prochaine de Conan, dont la sortie sera un véritable baromètre pour la pérennité du genre, qui pour l'instant n'est pas aussi bien servi qu'il le mériterait.

Deuxième tendance, nettement plus perceptible celle-là : le cinéma de genre regarde en arrière actuellement, empruntant non pas à des univers connexes et contemporains, comme ce fut le cas avec les comics, les séries télé ou le cinéma asiatique auparavant, mais à sa propre histoire. Tout d'abord, une foule de jeunes réals se réclament de "l'esprit des années 70" (sans qu'on nous dise jamais de quoi il s'agit vraiment) : ça donne du polar lymphatique et affecté à la James Gray (La Nuit nous appartient), une assez honnête mais modeste adaptation de Lehane (Gone Baby Gone), un film-dossier de maniaque, appliqué mais un peu fade (Zodiac), voire un film "wannabe badass" mais qui n'a pas les cojones d'aller au bout (Bad Times) ; bref, rien de bien palpitant pour l'amateur de cinéma qui remue les tripes. On remarquera que le meilleur polar de l'année est peut-être l'excellent 7h58 ce samedi-là, réalisé par un Syndney Lumet qui a oeuvré dans les seventies, lui, et qui, à l'instar de Friedkin et son Bug, nous montre qu'il n'a rien perdu de sa classe. Ceux-là sont bien plus modernes qu'un Ridley Scott et son American Gangster tout mou, calibré pour les catégories techniques des Oscars, ou qu'un Edward Zwick et sa bouse paternaliste Blood Diamond.

 

Contrairement à beaucoup de héros d'action, Jason Bourne, lui, ne regarde pas dans le rétroviseur.

 

Une poignée de films témoignent par ailleurs que les références n'attendent pas si longtemps pour s'assumer comme principal support de cinéma. Ainsi, le très chouette Hot Fuzz rend ouvertement hommage à Bad Boys 2, Michael Bay touve grâce à Transformers un esprit eighties qui lui va comme un gant, et l'improbable sortie salles de The Marine sonne comme le retour en grâce du bon vieux action movie d'antan, beauf et volontairement crétin. Curieux objet venant de nulle part (du catch US, plus exactement), The Marine synthétise 30 ans d'une certaine idée du film d'action avec son pitch à la Commando, ses extravagances pyrotechniques à la Bay du pauvre, et son 37e degré post-moderne. Avec sa star ressemblant à un hybride Schwarzy / Matt Damon, citant ouvertement Delivrance, Scarface ou Terminator, The Marine est l'archétype, et espérons-le le point de non-retour, d'un cinéma de genre consanguin, qui se pille lui-même à une vitesse hallucinante. Le projet Grindhouse lui-même, s'il ne rentre pas dans cette réflexion du fait de la singularité du segment de Tarantino, montre à quel point la logique de recyclage menace à chaque instant de prendre le pas sur la création.

De ces films à forte valeur nostalgique émerge toutefois le direct au coeur que nous balance Stallone avec son Rocky Balboa, icône trangénérationnelle s'il en est, et preuve que la sincérité d'une oeuvre prime sur son originalité. Le rayon des séquelles fut à cet égard assez diversement enthousiasmant. Si Spider-Man 3, malgré son côté bancal, clôt la saga avec beaucoup d'émotion et de générosité, en offrant des séquences fabuleuses d'une ampleur rarement vues sur un écran, on peut regretter la façon dont se conclut la trilogie Bourne. On pouvait se douter que le personnage se relèverait difficilement de l'absence de Marie (Franka Potente). Sans surprise, La Vengeance dans la peau est un film sans beaucoup d'âme, dont le contenu émotionnel passe à chaque fois par un rappel du personnage de Marie (flashbacks, mimétisme adopté par Nicky/Julia Stiles). Réduit à repomper le précédent sous prétexte de respect du cahier des charges, Grengrass, dont on sent l'envie de voir ailleurs, en fait une course-poursuite fatigante dans les capitales occidentales frappées par le terrorisme (...et alors ?) dont l'enjeu sera la découverte, sans grand intérêt, de la façon dont Bourne est devenu Bourne. Malgré quelques séquences remarquablement chorégraphiées (Londres, Tanger), le film n'a de réussi que sa gestion d'un tempo toujours plus rapide. Cela dit, on préfèrera mille fois cette déception à l'infâme trahison que fut Die Hard 4.0, qui piétine sans vergogne la nature d'un John McClane, transformé en vieux con réac et patriote avec l'assentiment de Bruce Willis, et se foutant de la gueule des geeks avec l'aide de cette tache de Kevin Smith.

 

Mais, mais... avec quoi Jason Stathamn tient-il son guidon ?

 

Tout cela pour dire que le meilleur film d'action de 2007 n'est pas forcément celui qu'on attendait, puisque passés tous ces films qui regardent péniblement dans le rétroviseur, il ne reste pas grand-chose, hormis un petit ovni nommé Hyper Tension. A priori, et même si on a de l'affection pour cette grosse brute anglaise de Jason Statham, il n'y avait rien à attendre du premier film d'un duo de pubards newbies, Mark Neverdine et Brian Taylor, et surtout d'un pitch aussi racoleur que le coup du type qui doit s'infliger des décharges d'adrénaline régulièrement pour ne pas mourir. Sauf que !

Sauf que ce concept, débile et bien bourrin en apparence, prétexte à un joyeux enchainement de scènes de flingages, de destruction, de sexe, de prise de produits illicites en tout genre (c'est déjà pas mal !) est aussi un moyen assez finaud de questionner le genre. En effet, le cinéma d'action, et ce encore plus depuis des séries télé type 24, semble soumis à la nécessité de délivrer à fréquence régulière des scènes susceptibles de tenir régulièrement son spectateur en haleine, et en éveil. Dans un société d'hyper-consommation, on peut réduire la fiction populaire, et donc le cinéma d'action, à une succession de stimuli qui suppose une escalade pour devancer l'habitude et l'accoutumance du spectateur. En l'occurrence, une escalade dans le trash qu'illustre bien la scène assez hallucinante de baise en public : il faut au moins ça pour que le personnage reste en vie - comprendre : il faut au moins ça pour que le public continue à regarder !

Une mise en scène roublarde vient appuyer le propos à plusieurs reprises. Tout d'abord, le réveil du personnage de Statham, en caméra subjective, puis la façon dont il se découvre lui-même filmé, grâce à une cassette laissée par ses agresseurs, installe d'entrée l'analogie et l'empathie entre lui et le spectateur. Par la suite, Neverdine et Taylor optent pour une réalisation caméra à l'épaule en grand angle qui évoque à la fois MTV (les cascades ont un côté Jackass), la culture jeu video (dont se réclament les réals, on pense notamment à GTA) et le porno gonzo. Un vrai concentré de pop culture décomplexée, auquel les réals apportent toutefois un point de vue critique assez clair. En effet, le héros est dépeint comme un type autodestructeur, un loser que la soif d'adrénaline pousse à faire des conneries, et cela bien avant qu'il soit empoisonné. Lors d'une scène cruciale où le héros se retrouve chez son ami médecin, ce dernier lui injecte un calmant et notre héros dit "je vais mieux". Ce à quoi le toubib répond : "Non, tu vas très mal, à vrai dire tu vas mourir, c'est juste ce que je t'ai injecté qui te fait planer". La fin, sèche et désenchantée, voit même le héros se rendre compte que sa recherche de sensations fortes l'a fait passer à côté de l'essentiel. Qu'on voie le personnage principal comme un avatar du spectateur lambda du film d'action, ou comme le genre lui-même, ce que raconte Hyper Tension n'est autre que que l'autodestruction programmée d'une course en avant qui ne peut finir que dans le mur, en d'autres termes un regard lucide puisque complice sur une dégénérescence assumée. Pour vous convaincre encore de l'intérêt supérieur du film, je pourrais encore évoquer cette scène hilarante où le héros, frustré que sa copine ne finisse pas sa pipe, va buter gratuitement des bad guys pour se soulager. Rarement l'analogie aura été aussi claire, et l'amateur de fusillades éjaculatoires et de flingues phalliques mis devant sa propre frustration de façon aussi nette !

Alors non seulement il est tout à fait permis de prendre un bon panard devant l'esprit jouissivement badass du film, franchement 2nd degré et peu avare en dérapages gore et cul, mais il n'est pas interdit de trouver ça moins con que ça en a l'air, la démarche étant intentionnelle ou pas de la part de Neverdine et Taylor. Et pour tous les pervers qui ne s'assument pas, cela permettra de justifier l'achat du DVD à votre entourage sceptique...

 

A suivre donc : Hyper Tension 2 (j'ai hâte !), et sinon, sur ce blog, on verra... Ah si, un mot sur deux absents de ce (déjà beaucoup trop) long sujet...

 

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Fortunes diverses du polar français  posté le mercredi 26 mars 2008 13:43

Blog de jorje : watch in progress, Fortunes diverses du polar français

"Allô Olivier, c'est Jorje. Tu m'étais sympathique mais désolé, ton film m'a filé la gerbe"

 

Pour être honnête, j'ai arrêté d'espérer quoi que ce soit du "renouveau du film de genre français" que certains attendent depuis des lustres, que d'autres annoncent chaque année. D'abord parce que ce genre de chauvinisme ne me correspond pas, ensuite parce que les déceptions dans tous les secteurs (système de financement abscons, ratages en série) m'auraient vite découragé.

Pour autant, difficile de ne pas sentir comme une petite flamme qui se rallume quand, par exemple, on voit fleurir coup sur coup dans les couloirs du métro les affiches de Cortex, MR73 ou Le Nouveau Protocole. Voilà des projets qui font envie, appelant respectivement à laisser éclater le talent de conteur Nicolas Boukhrief à travers un whodunit sombre et labyrinthique, à faire s'épanouir la mise en scène et l'amour pour le polar classique d'Olivier Marchal, fort du succès de 36,et enfin à révéler que la jeune génération de réals touche-à-tout pouvait, au détour d'un film de commande, faire revivre la veine du thriller politique à la Yves Boisset.

Evidemment, aucun de ces trois films ne s'avère conforme à ce que j'en espérais, deux d'entre-eux jouant sur un registre relativement différent de ce qu'il annonçait, le 3e se révélant au-delà de la simple désillusion.

 

Ce n'est pas parce que Dussolier ne sait plus où il a mis son flingue que Cortex n'est pas un bon polar

 

La première surprise est loin d'être mauvaise puisque s'ajoutent, à la simple enquête policière amnésique attendue dans Cortex, des dimensions étonnantes : on est loin d'un Agatha Christie à la sauce Memento, le film relevant plus de la tragi-comédie que du polar. Jouant merveilleusement sur l'idée de faire d'un patient de maison de retraite, lieu anxiogène par excellence, un ex-flic atteint d'Alzheimer, Boukhrief se place toujours à la distance idéale du personnage de Dussolier pour être à la fois avec lui et en retrait. Ainsi, le spectateur "vit" les inquiétudes, les soupçons et les trous de mémoire du personnage par une remarquable utilisation de l'ellipse, de même qu'il est constamment tenté de rire ou de s'émouvoir de sa paranoïa galopante. De cette ambiguïté constante, le film tire une richesse et une ampleur réellement remarquables, une vraie profondeur humaine aussi, mettant de côté son aspect suspense pour mieux le réintroduire quand on s'y attend le moins. A la fois ludique, drôle, inquiétant et touchant, c'est une petite perle inclassable bénéficiant de performances d'acteurs assez impressionnantes. Après avoir défendu le cinéma de genre pendant une bonne décennie notamment sur Starfix et Canal, Boukhrief confirme qu'il est un réal d'une grande maturité, doté d'une personnalité singulière et d'une maîtrise discrète mais très efficace de son art.

 

Marie Jo Mulder et Clovis Scully : la vérité est où, déjà ?

 

La seconde surprise déconcerte un peu davantage. On pensait à peu près savoir à quoi s'en tenir avec le film de Thomas Vincent, Le Nouveau Protocole, qui annonce une couleur militante anti-labos pharmaceutiques dès une introduction lourde de sous-entendus, appuyée par une musique de thriller. Pourtant, rapidement, le film va se détourner du chemin tout tracé du film-dossier à charge pour épouser une réflexion beaucoup plus nuancée et vertigineuse sur la vérité, son opacité et ses inévitables interprétations. Filmé au plus près du personnage de Clovis Cornillac, quidam enquêtant sur la mort de son fils et son lien avec des expérimentations pharmacologiques douteuses, le film de Thomas Vincent place le spectateur dans la même position d'incertitude par rapport aux faits qui lui sont présentés, et questionne notre subjectivité et notre propension à croire, à faire des choix, alors que la vérité se dérobe de plus en plus. Contre-balançant sans cesse ce que l'on pensait acquis, appuyant qu'en l'absence de certitude de la raison, ce sont les émotions qui guident nos actes, Vincent livre surtout un film douloureux sur le deuil et la fragilité de l'être humain, avant de conclure, après un dénouement assez tétanisant, sur une reprise de l'intro qui laisse, cette fois, avec davantage d'interrogations que de réponses.

Lui-même assez hésitant dans sa forme, sous-utilisant le scope, n'évitant pas quelques mauvaises notes dès que le tempo s'accélère et pas toujours très à l'aise dans sa partie thriller, Le Nouveau Protocole est néanmoins un film joliment tendu et immersif, ponctué de scènes réellement poignantes, doublé d'un dispositif assez brillant sur l'exposition de l'humain à la manipulation. En revanche dans le fond, s'il évité tout manichéisme en faisant du personnage de Marie-José Croze une paranoïaque instable et en laissant supposer que les labos ne sont que le fruit d'un système accepté par tous, on peut reprocher au film de botter en touche dans un débat très contemporain, se gardant bien de prendre position, voire se faisant (involontairement ?) l'avocat du diable. Personnellement, j'avoue que la désolidarisation du personnage principal dans le dernier acte (filmé de dos auparavant, il est alors filmé de face) me gêne et que, dans notre société actuelle, des films ouvertement militants ne me dérangent pas. Quoiqu'il en soit, le film soulève la question et peut servir de support à un joli débat, en attendant l'adaptation par Scorsese du magnifique Shutter Island de Dennis Lehane.

 

Cette prison n'est pas forcément insiprée d'une histoire vraie

 

Enfin, et hélas, le film le plus exposé des 3 est aussi, le mot est faible, le plus décevant. D'autant que ce n'étaient pas les défauts de 36, film bancal mais porteur de belles intentions, qui pouvaient me laisser envisager une telle répulsion pour MR73. Je suis sorti de ce film consterné, sali par tant de médiocrité artistique et humaine. C'est un film dégueulasse, mots pesés. On s'est défoulés sur Schumacher et son 8MM, que dit-on ici ? Rien, ou si peu. A tort car à mon sens, ce film est bien pire. [SPOILERS plus loin]

Alors, entendons-nous bien, que Marchal fasse un mauvais polar, où on se fait chier pendant plus d'une heure à regarder Auteuil picoler et errer sur des scènes de crimes, passe encore.

Qu'il fasse de ses personnages des caricatures ambulantes, sans aucune profondeur (mis à part leur profonde bêtise) pour les personnages principaux, grotesquement étiquetés pour les bad guys (à tatouages ou crêtes de coq), passe encore.

Qu'il réutilise des ressorts dramatiques usés jusqu'à la corde (le film torturé blacklisté, l'enquête parallèle, l'arrestation qui foire, les flics ripoux qui enterrent l'enquête, la vengeance) sans rien y apporter de nouveau ou de personnel, ça n'est pas du classicisme, c'est de la paresse et du manque de personnalité, mais passe encore.

Qu'il plombe chaque scène de dialogues ampoulés tirés d'un "Audiard pour les nuls" tendance Commissaire Moulin, ça commence à faire beaucoup mais passe encore.

Qu'il nous fasse le coup de l'orpheline pure et abandonnée, enceinte et seule à même de comprendre et de donner un sens à la vie du flic torturé, l'aimant sans le connaître et donnant son nom à son nouveau-né, c'est complètement insupportable de mauvais goût et de nullité mais à la limite, c'est pas si grave.

Mais qu'il dépeigne un monde carcéral relevant de l'image d'Epinal, duquel on laisse sortir un tueur multirécidiviste irrécupérable mais manipulateur, se jouant d'un système qui fait fi des victimes, et voulant, à peine sorti, "finir le travail" en poursuivant l'innocente orpheline ; ceci posé, qu'il mette en parallèle l'exécution du "monstre" par notre flic torturéroïque avec la naissance du bébé, synonyme d'espoir et de vie ; qu'il filme cette exécution-là de manière propre (un petit trou dans le front) pour ne surtout pas déranger le spectateur avec cette image, alors qu'il ne se prive pas de filmer des trous-du-cul de victime ; qu'il parachève tout cela d'un "Inspiré d'une histoire vraie", en brandissant son badge d'ex-flic comme gage de légitimité,  "c'est vrai, je l'ai vécu" (oui mais quoi au juste ?) ; que tout cela se fasse au moment où passe en France un projet de loi honteux sur la rétention de sûreté, au moment où, plus globalement, le populisme pénal le plus rance triomphe et plonge la justice française dans un moyen-âge idéologique au mépris de 300 ans de sciences humaines ; tout cela me file la gerbe, oui, ça me rend malade, M. Marchal.

Vous ne vouliez pas faire un tract politique ? Très bien, cela ne change pas grand-chose, c'est une triste coïncidence, dirons-nous.

Car indépendamment de tout contexte, ce film pue la mort, le goût pour une autodestruction paresseuse, sans aucune sublimation de la douleur ni effort intellectuel, il pue la haine et le dégoût de l'humain, il pue le refuge dans une icônisation de pacotille, la justice sauvage et la condamnation irrévocable des "monstres".

Indépendamment de tout contexte, ce film pue, car en arborant une caution "véridique", alors qu'il n'a rien de réaliste (êtes-vous jamais entré dans une prison, M. Marchal ?) et se complaît dans les poses les plus éculées du polar grandiloquent d'autrefois, il se range dans le camp des menteurs, des manipulateurs de l'opinion par l'émotion, des irresponsables pourfendeurs de l'humanisme.

Ce film n'est pas du Melville, encore moins du Mann (avez-vous eu une seule idée de mise en scène à part cette photo ignoble ?), c'est du cinéma morbide et sans talent, et désolé M. Marchal si vous vous rêvez en figure romantique, en sauveur incestueux de l'orpheline, en âme brisée mais pure au milieu des pourritures, en candidat à la résurrection, pour moi vous n'avez de commun avec Louis Schneider que le poids de votre médiocrité à assumer ; et vous savez comment il règle le problème...

 

A suivre : pour se calmer un peu {#} , un petit retour sur quelques zolis (ou moins) films de 2007...

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Publicité mensongère  posté le vendredi 21 mars 2008 16:11

Autre grosse tendance de ce premier trimestre 2008 (non non, je ne rame pas du tout pour trouver mes thématiques ! {#}), celle qu'ont eu certains films à ne pas être ce qu'ils prétendaient, ou en tout cas, à ne pas correspondre à l'idée que l'on pouvait s'en faire à première vue... Pour le meilleur ou pour le pire, les uns révélant des richesses insoupçonnées, les autres se révélant être de pures arnaques. Bonnes surprises ou déceptions, voilà quelques films qui avancent masqués.

 

REVIENS-MOI, de Joe Wright

Ce qu'il n'est pas : un love story cucul, avec amants séparés par la guerre et tourbillon romantique.

Ce qu'il est : la bande-annonce ne dit pas que la nouvelle originale s'appelle "Expiation" et que c'est avant tout une histoire de culpabilité et de pardon impossible, dont le rôle principal est une petite fille et non les amants joués par Keira Knightley et James McAvoy. A la faveur d'un twist final culotté, le film devient même une réflexion sur la création artistique et ce qui la fonde.

Et alors ? : que le filme surprenne et intrigue dès le départ en empreintant une voie peu classique et incertaine est une bonne chose, sans conteste, et surtout dans ce qu'on pensait être une énième romance victorienne et corsetée. La première partie recèle, malgré la lourdeur des choix artistiques de Joe Wright, quelques belles scènes. Mais la suite prend rapidement des allures de démonstration vaine de la part du réalisateur (dont un plan-séquence ronflant sur la plage de Dunkerque), d'autant que celui-ci laisse toujours le spectateur avec une longueur de retard sur la compréhension des véritables enjeux du récit, et donc de l'émotion. Jusqu'à ce twist certes intéressant, mais qui fonctionne beaucoup mieux sur le mode littéraire que cinématographique (rigueur du point de vue oblige) et que l'on peut légitimement ne pas digérer.

 

Le jeu de la semaine : trouvez sur l'affiche de Reviens-Moi son personnage principal 

 

INTO THE WILD de Sean Penn

Ce qu'il n'est pas : un film existentiel, méditatif et contemplatif sur le retour à la nature, la solitude et l'isolement de la civilisation moderne.

Ce qu'il est : une introspection progressive et douloureuse sur ce qui a poussé Christopher McCandless à fuir son "monde".

 Et alors ? : en privilégiant l'approche psychologique de ce qu'il dépeint comme un drame familial plutôt que de s'appuyer sur une hypothétique philosophie de vie propre à ceux qui renoncent à la civilisation et brocardent la modernité, Sean Penn prend le risque de décevoir tous les jeunes en mal de révolte et autres bobos en pleine crise identitaire, attirés par une affiche qui leur promettait un voyage spirituel dans les grands espaces. Il annihile également toute icônisation de McCandless, préférant avec un certain courage (honnêteté aussi) en faire un gamin qui a surtout besoin d'une psychanalyse plutôt qu'un nouveau Jack Kerouac.

Ne faisant pas durer un plan plus de 3 secondes ou ne laissant jamais son personnage seul trop longtemps, Penn raconte comment ce fils de bonne famille, touché par un mensonge familial dans son identité même, va partir à la recherche de sa vérité, synonyme pour lui de disparition. Exploitant cinématographiquement cette idée sans que beaucoup ne s'en aperçoivent, Penn fait de McCandless un personnage-fantôme, incapable de penser par lui-même, enfermé dans une impasse identitaire jusque dans ses rencontres, pour qui il incarne toujours un "autre" (un fils disparu, un amant impossible, Dieu...). Quand il agit sur son environnement, il révèle un mensonge ou un secret, il provoque des catastrophes (la scène de l'élan). Sa quête d'autosuffisance étant un échec, il va comprendre qu'il n'existera vraiment que dans la mort, qui arrivera à la suite d'une improbable imprudence, assimilable à un suicide inconscient. Décadré, flouté, surimprimé ou négligé par la caméra de Penn durant tout le métrage, il ne sera réellement filmé que décharné et mourant, dans ce moment où il peut retrouver son vrai nom, penser à l'union retrouvée, grâce à lui, de sa famille, et rêver d'une dernière étreinte souriante, la mort venant soulager la douleur et la culpabilité d'être né inutile, car n'empêchant pas le désamour de ses parents. Sean Penn, lui-même frère d'un Chris décédé, raconte par le biais de la soeur de McCandless un drame bouleversant.

 

L'accroche de l'affiche d'Into the Wild sonne moins touristique une fois le film vu...

 

SOYEZ SYMPAS, REMBOBINEZ de Michel Gondry

Ce qu'il n'est pas : un hommage aux geeks et à ce qui fonde la culture populaire (et à y réflechir, on n'est même pas sûr que ça soit un vrai film avec des personnages dedans).

Ce qu'il est : un nouveau délire égotiste d'un clippeur doué pour saccager des pitchs déments.

Et alors ? : on attendait avec impatience de voir, et d'enfin apprécier, ce que le très surestimé réal français pouvait faire de ce rêve de geek. Le résultat est sans appel pour Gondry : non seulement son film réussit à ennuyer en 1h30 (2-3 gags poseurs pour le mieux), mais il étale dans ce film toute sa prétention et ce qui le sépare d'un vrai cinéaste. Pour lui, un film ce n'est pas une histoire, des personnages, des émotions, une thématique transcendée par la mise en scène, ce sont des vignettes illustratives plus ou moins rigolotes. Sa relecture de films populaires est révélatrice : pure régurgitation à travers une esthétique en papier mâché qui lui est popre, certes (et inventive dans une certaine mesure), mais complètement désincarnée et privée de ce qui en a fait le succès. Incapable de toucher à ce que des films comme RoboCop, Ghostbusters ou même Rush Hour peuvent avoir de précieux et d'universel, Gondry nous impose sa vision incroyablement réductrice du cinéma, tout en fantasmant des qualités fédératrices complètement illusoires à son imaginaire. Pour tous ceux qui aiment les films en question, un tel contre-sens est pénible, voire insupportable. D'ores et déjà, le film n'existe plus que par les promesses de son pitch et le mouvement des "films suédés" qu'il a engendré, où les vrais fans de cinoche populaire peuvent se réapproprier leurs oeuvres fétiches, avec amour cette fois. C'est déjà ça.

 

"Soyez Ingrats, Embobinez" aurait pu s'appeler le plus grand piège à geek de l'année

 

A suivre : une spéciale "polars français" qui aurait tout aussi bien pu intégrer cette thématique, tant les films en question dérogent également à ce qu'ils prétendent être... ;)

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Mauvais genre ? [2008.03]  posté le vendredi 21 mars 2008 12:29

Sujet de révolte régulier chez les geeks, la politique des distributeurs français, et sa tendance à tuer dans l'oeuf la carrière hexagonale de films de genre bénéficiant d'un buzz avantageux, a récemment fait parler d'elle en enterrant successivement tout une pelletée de films alléchants, mais probablement un peu trop étiquetés "série B" pour nos costard-cravate nationaux. Si leur retentissement commercial est négligeable, hormis pour des films français comme A L'Intérieur ou Frontière(s), on peut légitimement s'insurger de ce que ces choix privent une partie du public, pourtant friand de cinéma, de la chance de voir autre chose que des blockbusters inoffensifs ou des divertissements pour ménagère. Même à Paris, il a fallu se dépêcher pour aller voir, dans les plus obscures des salles de la capitale, des films buzzés comme Death Sentence, 30 Jours de nuit et The Mist, aussitôt propulsés au rang de martyrs de la contre-culture.

Mais s'il faut combattre cet ostracisme qui marginalise encore le cinéma de genre, à l'heure où l'on pourrait croire qu'il s'est sensiblement démocratisé (campagnes publicitaires massives, visibilité nettement accrue dans la presse spécialisée...), attention tout de même à conserver un certain esprit critique et à ne pas promouvoir à tort des films qui ne sont pas forcément de totales réussites, et donc de bons ambassadeurs d'un cinéma différent mais de qualité. Ce petit sujet visera à rétablir une certaine balance à propos des trois films cités, pour compenser ici un emballement critique un peu excessif, et là consoler le spectateur malheureux, persuadé d'avoir laissé passer un chef-d'oeuvre.

 

"La" scène du parking de Death Sentence : un morceau d'anthologie dont le défaut est d'être presque trop spectaculaire

 

Le revenge flick de James Wan, par exemple, Death Sentence, est effectivement une bonne surprise de la part de l'auteur de Saw, et il évite globalement les pièges du genre en faisant de la quête vengeresse de son personnage une dérive, unique échappatoire à une douleur insupportable. Pour autant, ce n'est pas un film hardcore, le basculement de Kevin Bacon se faisant très progressivement et moins sous l'effet de la colère que sous le coup de la menace qu'exerce sur lui et sa famille une bande de dégénérés stylisés et caricaturaux. Se plaçant autant dans une veine comic-book à la Punisher que dans une viscéralité réaliste à la Death Wish, le film souffre sans doute de la relative immaturité de son cinéaste, qui ne peut pas s'empêcher de ponctuer ses morceaux de bravoure de plans-séquences impossibles (et donc très visibles) et de surligner tous ses effets. Passant après le très subtil et audacieux A Vif, voilà donc une série B plutôt recommandable mais pas essentielle, réservée aux amateurs du genre, et dont la sortie salles ne fut pas scandaleuse au regard du potentiel commercial des vigilante.

 

David Slade a filmé 30 Jours de nuit avec des lunettes de ski sur le nez. Ceci explique peut-être cela.

 

On ne pleurera pas trop non plus sur la sortie en catimini de 30 Jours de nuit, production à l'identité hybride réunissant un casting pour pisseuses, un réal débutant remarqué pour le faussement trash Hard Candy et un pur pitch de genre inspiré d'un comics. Non que tout soit à jeter (les premières images sont très belles, et quelques effusions gore - dont une décapitation à la hache plein cadre ! - valent le détour), mais le résultat final laisse pantois devant l'immense potentiel de l'histoire (The Thing meets Pitch Black meets Blade II quand même !). Comme cela a déjà été dit, notamment par notre brave Yannick Dahan, le film s'asseoit gentiment sur les 2 idées contenues dans son titre, puisque la gestion du temps est si catastrophique que les 30 jours semblent pouvoir être réductibles à une nuit, et que jamais la mise en scène ne joue de l'obscurité, plongeant la ville dans la nuit américaine la plus claire jamais vue. Mais le plus grave, c'est probablement le découpage complètement improbable de David Slade, confirmant que celui-ci est tout sauf un cinéaste. A force de rechercher le belle image à chaque plan (normal, c'est un clippeur), il montre à plusieurs reprises son incapacité à gérer un espace à trois dimensions, une multitude de personnages, une échelle de plans, le hors-champ, etc. D'où de nombreuses scènes illisibles, où l'implication du spectateur est réduite à néant par son incompréhension de ce qu'il est censé voir, presque un cas d'école de l'anti-cinéma. Le réal s'embrouille tellement lui-même qu'il fera réapparaître dans la scène finale un vampire passé au broyeur 5 minutes plus tôt. A la trappe !

 

Qu'y a-t-il derrière la Brume ? Mieux vaut ne pas le savoir...

 

Enfin, il faut être plus mesuré pour le cas The Mist. D'abord parce que c'est le film qui a probablement été le moins bien distribué des 3 (c'est une impression, à confirmer), ensuite parce que c'est de loin le plus intéressant (ce qui ne vaut pas dire réussi). Les gens chargés de vendre le film étant visiblement au courant du potentiel de l'association King/Darabont (tous deux figurent en bonne place sur l'affiche), le problème vient peut-être d'ailleurs. Tout le monde conviendra de ce que le casting de quasi inconnus, le côté fantastique old school du film et un propos aussi adulte que pessimiste (ausculter les comportements humains face à la peur) avait de quoi éloigner les masses adeptes de l'horreur tape à l'oeil, confortable et immature.

Mais il faut également avancer que malgré un louable refus des modes, une exposition en béton, la note d'intention de Darabont de faire du Carpenter (cité dès le premier plan) mâtiné de Lovecraft (superbes visions de cauchemar qu'abrite la brume) et de satire sociale corrosive visant l'extrémisme religieux, le film souffre de défauts qui l'empêchent d'accéder à un statut de chef d'oeuvre qui lui tendait les bras. Au premier rang de ces défauts, la mise en scène d'un Darabont qui montre une nouvelle fois ses limites dès que l'on sort du pur film de personnages (sfx lamentables, très mauvaise négociation des scènes d'action). On se demande d'ailleurs s'il n'aurait pas été judicieux pour lui d'éviter radicalement toute tentative de spectaculaire, se contentant d'un huis clos sur la manipulation et la croyance sans jamais rien montrer de la menace extérieure. En second lieu, permettez-moi de pousser une gueulante sur cette fin, vendue comme traumatisante alors qu'elle m'a paru aussi grotesque que maladroite, brouillant un propos jusque là assez clair par sa dimension morale très ambigue.

[SPOILERS] Cédant dans la forme à un certain mysticisme (musique de Dead can Dance aidant), The Mist s'achève en effet sur la punition implacable des incroyants et de ceux pour qui le suicide est une solution digne face à l'horreur. Plus catho, tu meurs ! Ceux qui avaient déjà tiqué devant l'amorce d'un double-discours étrange, à la fin de La Ligne Verte, risquent à nouveau de trouver l'attitude de Darabont plus que douteuse. [fin SPOILERS]

 

L'Orphelinat : l'exemple à suivre ou l'exception qui confirme la règle ?

 

On voit donc que si ces films n'ont pas connu un sort conforme aux attentes des fans de cinéma de genre, ce n'est pas seulement à cause du mépris de l'intelligentsia ou du cynisme des distributeurs français, mais peut-être aussi parce que, tout simplement, ils ne sont pas tout à fait assez bons pour prétendre à une plus large diffusion. Cela relève de l'appréciation personnelle, mais force est de reconnaître qu'un film aussi impeccablement maîtrisé que L'Orphelinat de JA Bayona, malgré sa nationalité espagnole et une arrivée tardive au sein d'un genre considérablement balisé et investi ces dernières années, a su convaincre les distributeurs et bénéficier d'une distribution plutôt généreuse, lui permettant de trouver son public. Pour conclure, on rappellera que le public a lui-même une part de responsabilité dans l'offre qui lui est proposée, et que les Espagnols, en faisant un triomphe à L'Orphelinat, se sont assurés de la crédibilité commerciale locale du cinéma de genre pour quelques années...

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La retour de l'auteur de genre [2008.02]  posté le mardi 18 mars 2008 09:00

Début 2008 a vu le retour en grâce, en tout cas annoncé comme tel, de réalisateurs phares du cinéma de genre puisqu'ils avaient su faire le bonheur du public et de la critique dans les années 80-90, avant de connaître une nette baisse de régime créative dans les années 2000 ; je veux parler de Tim Burton et des Frères Coen, dont les Sweeney Todd et No Country for Old Men semblaient bien partis pour redorer leur blason, entaché par les flans que sont Big Fish ou Ladykillers. Mais pour moi, le grand retour de ce début d'année est celui de quelqu'un qu'on n'a jamais pris au sérieux en tant que cinéaste, et qui vient de nous prouver par deux fois en moins d'un an sa valeur inestimable... (roulement de tambour) il s'agit de Sylvester Stallone, dont je vais ici décortiquer l'estomaquant, bouleversant et passionnant John Rambo.

 

JD, HBC et look de croque-mort : pas de doute, on n'est pas chez Michael Mann 

 

L'euthanasie de Tim Burton

On a beau considérer Fight Club comme la plus belle comédie romantique moderne (oui oui !) et adorer Helena Bonham Carter, il faut avouer qu'elle incarne surtout, depuis La Planète des Singes, le déclin de la carrière de Tim Burton. L'ex freak de Burbank, après avoir transmis à une génération entière son irrévérence morbide et poétique, a déconcerté une partie de son public le plus exigent en se contentant de recycler son imaginaire au grand bonheur des département marketing des majors, tout en diluant sévèrement sa vision cruelle et désenchantée de l'humanité par un discours guimauve et réconciliateur. Coupable désignée : la simultanéité du décès de son père et de sa paternité. Honnêtement, je ne suis pas suffisamment intéressé par son oeuvre récente pour me hasarder à de tels développements. Mais comme je chéris encore le souvenir d'Edward Scissorhands, d'Ed Wood et de Mars Attacks, j'ai forcément été intrigué par ce Sweeney Todd qu'on annonçait comme un retour inespéré à une radicalité et à une inspiration artistique sans compromis.

C'est donc avec grande amertume que l'on constate que, dès les premières minutes du film, le visionnage de Sweeney Todd prend des allures de veillée funèbre à un cinéaste mourant. Non seulement les chansons sont insupportables (affaire de goût, soit, et encore), mais la mise en scène de Burton ne saisit jamais l'occasion d'en faire un film baroque et excessif, ce qu'avait pourtant réussi cette tanche de Joël Schumacher avec son Fantôme de l'Opéra. Sans faire preuve de rigueur ni réussir ses envolées lyriques, Burton filme ses comédiens fétiches figés dans leur posture et dans des décors d'une laideur inhabituelle (sans parler du maquillage grotesque qui fait de Depp un Florent Pagny imberbe et de Bonham Carter un canard maladif).

 

Johnny Depp et Tim Burton jouent à "tire mon doigt" sur le plateau, preuve de la complicité des deux hommes.

 

Délivrant un spectacle sans intérêt voire pénible durant plus d'une heure, Burton va pourtant profiter du dernier acte du conte original, d'une noirceur rare, pour investir complètement son film et lui donner une résonnance personnelle troublante.

[SPOILERS]

L'histoire de Sweeney Todd repose sur la dualité du personnage principal, ancien barbier inoffensif (Johnny Depp) que le meurtre de sa femme et l'exil vont transformer en homme mû par la vengeance et insensible à tout autre sentiment, y compris à l'amour que lui porte sa complice Mme Lovett (Bonham Carter). Au moment où le barbier de Fleet Street est dépassé par sa frénésie meurtrière et égorge par erreur l'amour de sa vie, qu'il croyait mort, il balance de rage Mme Lovett dans son four à tourte et se recueille sur la dépouille de sa bien aimée, offrant à son tour sa gorge à la lame vengeresse du petit Toby, le petit garçon adopté par Mme Lovett. Ormis la beauté macabre de cette dernière séquence et un dernier plan superbe qui, à eux seuls, peuvent justifier la vision du film, on pourra s'étonner de voir ainsi Burton mettre en scène son alter ego à l'écran trucidant sa femme actuelle avant de retrouver dans la mort son amour passé. Sans pousser trop loin l'analyse (d'autant que l'intérêt de Burton pour Sweeney Todd date de longtemps et que le choix de Bonham Carter pour jouer Mme Lovett n'était pas acquis d'avance), on pourra gamberger à l'envi sur ce que cela suppose en tant qu'identification dépressive du cinéaste à ce personnage, artiste ayant lui aussi eu deux femmes et deux "carrières", l'une heureuse, l'autre sombre, et sur cette fin tragique... Manquerait plus que le rôle de Lucy, la femme du barbier, ait été attribué à Lisa Marie...

[fin SPOILERS]

 

C'est pas le Mordor qu'on voit là-bas ?

 

La lumière noire des Frères Coen

Fan des frères depuis Arizona Junior jusqu'à The Barber, je ne savais pas trop quoi attendre d'eux après leurs trois derniers, comédies noires raisonnablement jubilatoires mais qui témoignaient d'un léger essoufflement au regard des piliers de leur filmographie. Précédé d'une réputation très flatteuse bien avant la consécration des Oscars, No Country for Old Men n'est pourtant pas un film plaisant et je m'étonne encore aujourd'hui de son succès. D'ailleurs, je ne sais pas encore exactement quoi penser de cette course-poursuite sans but, tour à tour lancinante et oppressante, tenue entre la résignation du shérif Bell joué par Tommy Lee Jones, déjà dans plus de ce monde, et l'obstination effrayante d'Anton Chigurh (Bardem), inhumain mais très adapté à son environnement.

Certainement cela : une morale désespérée, mais encore ? Beaucoup ont souligné l'hallucinante maîtrise formelle des frères, qui donnaient aux scènes de tension du film une lisibilité et une densité remarquables. C'est probablement cette maîtrise qui permet au film de mettre en valeur ce qui se dessine comme une vision du monde propre aux Frères Coen, la répétition de figures familières, déjà inscrites dans leur filmographie ou internes aux films (de nombreuses séquences sont répétées dans le film, leur sens en étant à chaque fois modifié) débouchant sur une évidence vertigineuse de l'absurde.

 

Javier Bardem ou l'absurdité capillaire

 

Si l'absurde est une composante essentielle de l'oeuvre des Frères Coen, son utilisation s'est souvent faite à des fins comiques, masquant une dimension philosophique qui affleurait déjà dans leurs oeuvres les plus sombres comme Barton Fink ou The Barber. Bien que No Country for Old Men prenne des allures de film-somme, la façon dont les frères renvoient aux orties toute considération de valeurs, tout décalage humoristique, pour plonger dans l'abîme de l'absurde étonne et glace le sang. Le monde qu'ils décrivent est un monde où rien n'a de sens, où toute explication est superflue, où tout est détourné de son utilisation initiale (l'usage fait des outils dans le film est éloquent), et où finalement rien ne se passe comme prévu. Cinématographiquement, les Coen l'expriment clairement, notamment dans un anti-climax qui voit la multiplication des points de vue, d'ordinaire utilisée à des fins éclairantes, accoucher d'une ellipse énigmatique (le sort du personnage de Josh Brolin) ; puis avec une scène d'accident de la route au découpage malin (la voiture vient de la droite, seule angle non couvert par la caméra).

Nous sommes donc en face d'un concentré de film de genre US (western crépusculaire, film noir, film d'action, les Coen continuant de convoquer la mythologie fondatrice américaine), mais surtout d'un pur film d'auteur, très théorique, qui abrite un propos d'un pessimisme effrayant et éclaire d'une lumière noire la tonalité de l'oeuvre de ceux que l'on célèbre souvent pour leur inspiration comique. On comprend mieux qu'il ait fallu aux frères trois films "légers" et quelques années de gestation entre The Barber et celui-ci. A leur public aussi, finalement : après une telle décharge de noirceur, on attend avec impatience leur prochaine comédie...

 

 Rambo, héros des familles

 

Le long chemin de Sylvester Stallone

Si Rocky Balboa a été quasi unanimement salué comme un retour digne et émouvant de Stallone sur le devant de la scène, le projet John Rambo n'en fut pas moins accueilli avec circonspection. Taxé d'opportunisme après le succès du Rocky, Stallone dut en outre faire face à une certaine incompréhension devant la résurrection de ce personnage certes mythique et icônique, mais aussi passablement ringardisé. Si l'on a pardonné à Rocky ses élans nationalistes anti-rouges, Rambo ne bénéficie pas du même capital sympathie et cristallise encore tout ce qui a été reproché à Stallone (et pas toujours à tort) durant des années : son patriotisme bas-du-front et va-t-en guerre symbole des années Reagan, son côté brute sans cervelle et sa médiocre exigence cinématographique.

Au point que même les fans de Stallone ont fini par considérer que l'acteur était beaucoup plus investi dans le rôle de l'étalon italien que dans celui du vétéran du Vietnam. C'est une erreur, car même si le premier Rocky est sans doute l'oeuvre de sa vie, Stallone parle toujours de Rambo comme d'un double de Rocky, la face sombre du champion de Philadelphie, lui-même se définissant comme un mélange des deux. Les deux sagas ont d'ailleurs bien des similitudes liées à la personnalité de Stallone. On s'en rend compte également en regardant les bonus des DVD des différents Rambo, où Stallone apparaît comme le réel maître d'oeuvre de la saga, infléchissant tous les choix artistiques et certainement grand responsable de l'échec artistique des épisodes 2 et 3, ne serait-ce que par le choix de simples techniciens au poste de réal. Mais dès lors, pourquoi ne pas considérer que l'auteur intéressant et sensible de Rocky Balboa pouvait nous surprendre une fois de plus, tout en redonnant du crédit au 2e personnage phare de sa carrière ? Le premier Rambo a beau être un des piliers de ma cinéphilie (la première diffusion sur Canal +, au milieu des années 80, marqua à jamais ma vie de jeune spectateur), j'avoue que j'étais dubitatif. A tort, car rien, pas même des échos incroyables, attestant d'un film d'action  tétanisant, d'une violence rare, ne me préparaient à ce que j'allais ressentir.

 

Il boit pas, il fume pas, il cause pas, il flingue !

 

Influencé paraît-il par son fils Sage et l'amour de celui-ci pour le bis italiens, John Rambo est effectivement un monument de barbarie, brutale et réaliste, délivrant à travers une épure sauvage du cinéma d'action une décharge d'adrénaline qui fout son spectateur sur les rotules, mi-nauséeux devant une telle boucherie, mi-enivré par un tel déchainement de violence graphique. C'en est presque un film-concept, quasi-muet, fait de visions d'horreur ; c'est le "pire cauchemar" d'une humanité perdue, où se mêlent dans la boue et le sang les agneaux et les bouchers, les croyants et les athées, Dieu et le diable. Un film monstrueux, sur la monstruosité (le physique de Stallone renforçant cette impression), d'une radicalité exemplaire, d'un intensité émotionnelle dingue, qui renvoie à leurs beaux discours aussi bien les films de guerre bien-pensants que les boursouflures militaristes. Mais le film est aussi autre chose qu'une grand film d'action. C'est avant tout, et c'est ce qui va nous occuper, l'occasion pour Stallone de lever l'ambigüité qui pèse sur le personnage de Rambo et d'en révéler la vraie nature.

Certains détracteurs du film lui reprochent de ne rien apporter à la saga, de n'en reprendre que les poncifs les moins intéressants. C'est passer à côté de la richesse du personnage principal, dont l'identification avec celui qui l'interprète est profonde et passionnante. Stallone fait des films généreux et sincères mais égocentrés (ça va de pair), car il ne fait que parler de lui. C'est donc avec une double lecture constante que l'on peut s'émouvoir de retrouver cet anti-héros, reclus volontaire et désabusé mais pas revanchard pour autant, ne manifestant au début du film que le refus d'une instrumentalisation de la part de ceux qui le méprisent (thématique constante de la saga). Plus isolé que jamais, orphelin d'un Trautman qui le rattachait au monde, Rambo est devenu un fantôme mutique, résigné à n'être qu'un soldat sans guerre, une aberration, un anachronisme (autre thématique récurrente), jusqu'au jour où sa capacité à être touché par l'engagement d'une âme pure et à se remettre en question va lui donner l'opportunité de reprendre les armes pour un dernier combat. Comme si une dernière explosion de rage pouvait lui permettre à cette âme torturée de tourner définitivement la page et de retrouver la paix, avec lui-même mais aussi avec les autres.

 

Attention, ce type va vous émouvoir !

 

La première mise au point se fait lors de la scène éloquente où Rambo se décide à partir au combat, forgeant ses armes dans le feu, tel un dieu de la guerre. Une brève introspection où les mots pèsent lourd nous le montre complètement lucide sur ce qui motive ses actes : lui-même, et rien d'autre. La guerre, Rambo aime ça, il a ça "dans le sang", et n'a jamais été le porte-drapeau de son pays. En quelques mots, Stallone répond à des années d'amalgames et d'accusations foireuses : si Rocky a porté le drapeau US sur ses shorts, Rambo a toujours été un outcast, nourrissant avec sa patrie une relation difficile d'amour-haine. De fait, Rambo ne se bat pas sur des ordres mais en homme libre, en s'appropriant "affectivement" des conflits qui ne sont, au départ, jamais "sa guerre". Et si contenu politique il y a dans Rambo, ce n'est souvent pas celui que l'on pense : à y regarder de près, les controversés Rambo 2 et 3 sont respectivement une charge contre l'hypocrisie gouvernementale américaine et une remise en question très nette du bien-fondé de l'interventionnisme US, à travers le parallèle avec la politique russe en Afghanistan. Merci donc à tous ceux qui seraient tentés de lire ce John Rambo comme un tract politique de voir un peu plus loin que cela. Stallone, en choisissant le conflit birman, semble d'ailleurs vouloir se mettre à l'abri de toute interprétation hasardeuse sur ce terrain, tout en attirant l'attention, comme il a toujours cherché à le faire, sur une situation contemporaine alarmante.

[SPOILERS]

Ceci posé, il faut attendre la toute fin du film pour comprendre la seconde mise au point qu'opère Stallone sur Rambo, sur la nature profonde du personnage. Après avoir livré une dernière demi-heure de boucherie totale, le film se termine sur un apaisement, une réconciliation entre Rambo et ceux qu'il sauve, ceux-là mêmes qui le méprisaient peu de temps avant. Puis le plan final nous montre Rambo de retour au pays, empreintant un "long chemin" qui le mène chez son père. Beaucoup ont souligné l'aspect "boucle bouclée" de ce plan, qui rappelle beaucoup visuellement les tout premiers de la saga. Mais là encore, peu se sont attardés sur l'importance symbolique de cet amalgame entre le pays et le père, et sur la portée de l'apparition tardive de ce personnage de père (dont on ne verra que le nom sur une boite aux lettres) dans la saga, voire dans la filmo de Stallone.

 

Revoir "Rambo" à l'aune de "John Rambo" en accroit encore un peu plus l'aura

 

Voici pourquoi j'ai trouvé cette double-conclusion bouleversante. Le combat de Rambo contre des ennemis désincarnés (soldats russes, vietnamiens, birmans) se double toujours d'un conflit plus douloureux, plus intérieur, contre des Américains, figures fraternelles ou paternelles qui le méprisent, l'instrumentalisent ou le trahissent (la police dans le 1, les militaires et le gouvernement dans le 2...). Ici, après un Rambo 3 loin de tout compatriote (Trautman mis à part), John Rambo scelle la réconciliation dans le sang avec les Evangélistes et les Mercenaires, ceux qui, avant de partager son univers, ne le comprenaient pas ou le regardaient de haut. Ce besoin de reconnaissance, que l'on peut également prêter à Stallone dans sa vie personnelle et artistique en tant qu'ex-cancre zozotant et artiste snobé par les élites, trouve ici une résolution poignante, empreinte de sagesse et d'acceptation de sa condition, doublée d'une main tendue de Sly à ceux qui l'ont toujours moqué. Elle renvoie encore à cette obsession de Stallone pour la réconciliation qui a fait le succès et l'importance du premier Rambo, First Blood. On a peut-être oublié aujourd'hui à quel point ce film, en 1981, a permis à toute une nation de se pardonner à elle-même après le traumatisme du Vietnam, et de sortir d'années de contestation et de déchirement interne (les 70's) pour entrer dans une décennie où de nouveaux héros fédérateurs vont émerger (les 80's).

Mais pour Rambo et Stallone, la paix n'allait pas venir tout de suite, la chanson de fin de First Blood le disait bien : "it's a long road"... et il aura fallu trois films supplémentaires à l'acteur-cinéaste pour mettre en images la fin de son chemin à lui : la maison du père. L'image est loin d'être anodine. Sans doute aura-t-il fallu la mort de Richard Crenna et la disparition du colonel Trautman, père de substitution de toujours pour Rambo, pour que Stallone accouche enfin de cette scène. On le sait, le jeune Sly a eu une relation très difficile avec son propre père, qui a probablement fondé sa personnalité. La sincérité des films de Stallone ainsi que la conclusion de ce John Rambo, assimilant le retour au pays au retour au près de son père, nous permettent aujourd'hui de voir en quoi ce personnage de soldat/fils rejeté et méconnu par son pays/père a pu avoir de personnel pour l'acteur. Rétrospectivement, c'est toute la saga qui prend de la valeur avec cette scène, un dialogue comme "j'aurais voulu que mon pays m'aime autant que j'aime mon pays" sonnant comme une déclaration d'amour filial. On comprend mieux pourquoi Stallone a choisi de faire venir son frère Frank Jr. pour chanter, à la fin de Rambo 2, le titre Peace in our life...

[fin SPOILERS]

 

Si Rocky exprime probablement une facette importante de la personnalité de Stallone (le côté combatif et positif), il y a probablement dans Rambo toutes ses souffrances, toute sa colère, mais la même sensibilité d'écorché, de freak solitaire et incompris, le même besoin d'amour et de paix. Si Stallone n'est définitivement pas un acteur sexué (sa filmographie extrêmement chaste, à l'exception du fameux Etalon Italien et d'une scène de douche maladroite dans L'Expert, est à l'image de la scène désopilante de safe sex de Demolition Man), il est tout aussi définitivement un cinéaste de toutes les émotions viscérales, dont le sujet favori est le rapport à la famille (Rocky Balboa est également un récit de réconciliation père/fils). Il est plus que temps qu'il soit reconnu comme tel.

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