Un bref retour sur un film vu juste avant de partir en vacances, et dont je ne savais au juste pas quoi penser à la sortie... Désarmant par son entièreté et sa radicalité, très dérangeant dans sa conclusion, Martyrs m'avait pourtant ému à de nombreuses reprises et laissé, comme rarement, sur le carreau à la fin de la projection. Sûr que le film peut entraîner un rejet total, sûr même qu'on puisse lui trouver des défauts énormes et des airs de baudruche gonflée à la prétention... Mais il se trouve qu'avec le temps, je trouve Martyrs de plus en plus riche, et propice à une vraie réflexion sur le genre qu'il aborde, ce qui est rare.
Laugier, en fan de film d'horreur, nous montre ce que représente pour lui le cinéma d'horreur : ça n'est pas se faire peur gentiment et prendre de la distance dès qu'on sent le malaise arriver, c'est au contraire trouver quelque chose qui fasse écho à un malaise profond, à une peur réelle et terrible, à une douleur qui pourrait rendre fou, et tenter de mieux les comprendre. Ce qui est génial, quand on met de côté les quelques maladresses du film et tout ce qui peut déranger, révulser dans cette idée, c'est qu'il ose ce que personne n'a vraiment osé dans ce cinéma-là : parler ouvertement de la facette séduisante, attirante, fascinante, de la douleur et de la souffrance. Pour cela, on pourrait dire qu'il se place, en deux temps, au-delà du cinéma d'horreur car il commence son histoire après une première histoire qui nous est racontée en flashbacks (l'agression du personnage de Jampanoï enfant) et qui aurait pu donner lieu à un survival lambda (un Hostel ou un Saw, au hasard).
Et que dit Laugier ? Dans un premier temps, que la traditionnelle victime / héroïne, celle qui survit à la fin du film d'horreur, n'est pas tirée d'affaire. Non seulement elle gardera l'horreur en elle toute sa vie, mais elle risque de devenir bourreau à son tour et d'avoir recours à la violence, sur elle-même et sur les autres, pour exorciser ce qu'elle a vécu. Contamination par la violence, cercle de la vengeance : il n'y a pas de fin, pas de survivant, c'est toujours le mal qui gagne. Voilà pour ceux qui pensent le genre comme une attraction.
Dans un deuxième temps, à travers un personnage, spectateur innocent qui devient victime, Laugier va encore plus loin dans son questionnement du rapport à la souffrance. Bien sûr, il s'adresse à nous : que recherche-t-on dans les films d'horreur, dans cette posture passive qui consiste à subir des traumatismes ? Plutôt que de se poser en moraliste comme un Haneke (qui n'aime pas le genre, mais y a recours pour donner une leçon à son spectateur qu'il méprise), Laugier sait de quoi il parle car il est aussi à notre place.

Concrètement, il pose la question de ce qu'on peut aimer , ou en tout cas chercher, dans l'horreur, et la pose très directement. En brouillant complètement nos réflexes, non seulement il renonce à un final rassurant, mais il nous met face à l'inconcevable : il y a dans l'horreur (ou au-delà) une réponse à chercher.
Le réalisateur n'a cessé de dire qu'il était lui même très mal quand il a écrit le film, on s'en doute, ça se voit. Il l'exploite très bien dans une première partie rageuse et cathartique. Mais son mal est probablement tellement intime, profond, qu'il l'a apprivoisé, qu'il se sent paradoxalement bien avec, et qu'il peut dialoguer avec lui à travers les codes d'un cinéma qu'il affectionne. Ce dialogue intime avec la souffrance auquel nous invite Laugier lui permet de transcender toutes les barrières de bien et de mal, de fusionner les conditions de bourreau / victime (ne sommes-nous pas, spectateurs de films d'horreur, les deux à la fois, emptahiques avec les victimes mais consentants à les regarder souffrir ?), pour mettre tout le monde face aux grand mystère de la Mort et à notre propension à nous en rapprocher pour la questionner. Si sa conclusion est si bouleversante, c'est parce qu'elle met en lien des émotions rarement associées (douleur physique / douleur mentale), qu'elle parle frontalement d'amour et de mort, et nous renvoie, au-delà de tout espoir, à l'expression la plus vive de ces deux grands vides que sont l'absence et l'inconnu.
Franchement, je ne pensais pas qu'un jour, un film d'horreur arriverait à poser ces questions-là. Ce qui fait de Martyrs, pour moi, un monument du genre.
mouncef
mer 13 mai 2009 12:59