Les raisons de la colère  posté le mercredi 30 juillet 2008 16:07

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PsychoHulk vs le Géant Vert Bio

 

La sortie de l'Incroyable Hulk aura été assez discrète cet été, ne suscitant qu'une attente toute relative hormis chez les fans hardcore du personnage, sans doute éclipsé par l'arrivée d'un tout nouveau héros Marvel en début d'année (Iron Man) et la promotion rouleau-compresseur du Dark Knight de Chris Nolan. Il semble également, et surtout, handicapé par un caractère quelque peu anachronique : ni suite ni remake du Hulk de Ang Lee, arrivant certainement trop tôt pour prétendre l'effacer des mémoires et sans nouvel argument marketing à faire valoir, le film de Louis Leterrier doit composer dès le départ avec une identité hybride et une affiche peu vendeuse. Du réal français quasi-inconnu Outre-Atlantique (et considéré comme le toutou de Besson ici) au casting solide mais un chouia has-been, rien de très bankable si ce n'est le personnage lui-même. Dès lors, on était tenté de penser que le film serait non pas un produit purement opportuniste, mais un film sincère, conjonction de volontés désireuses de faire redémarrer la franchise sur de bonnes bases suite au prétendu échec artistique et commercial du Hulk précédent. La vérité se situe sans doute quelque part entre les deux (notamment au vu des multiples allusions aux Avengers que le film contient, comme autant de teasers), mais la présence notable d'un Edward Norton très impliqué dans le projet promettait un résultat au moins regardable.

Et au final, c'est bien cela qui qualifie le mieux L'Incroyable Hulk : un film qui se regarde sans déplaisir, un divertissement inoffensif, sitôt vu, sitôt oublié. On appréciera en particulier la sobriété la mise en scène de Leterrier, son premier acte efficace et son approche respectueuse de l'histoire (en fan de la série, il ne s'accorde qu'un clin d'oeil avec le cameo de Lou Ferrigno). En cela, le film renoue avec un certain classicisme qui semblait absent des derniers blockbusters estivaux ; on a même l'impression de voir un blockbuster d'il y a 5 ou 10 ans, comme si inconsciemment, ses géniteurs avaient voulu qu'on ne puisse pas penser ce Hulk comme étant postérieur à celui de 2003, bien plus "moderne" dans sa mise en scène.

  

 Bruce Banner voit d'apercevoir une jolie brésilienne : il a les yeux revol-verts

 

Louis Leterrier a beau clamer partout son respect pour Ang Lee et sa vision du personnage, tout semble d'ailleurs fait pour faire oublier cette dernière, du casting entièrement ravalé au générique qui retrace en 2 minutes chrono la genèse du "monstre", nouvelle version. Il est cependant un élément de la plus haute importance que peu de personnes auront relevé, et qui est à mes yeux la marque de défiance la plus nette à l'égard du film d'Ang Lee. Celui-ci, tout raté qu'il soit, n'en demeure pas moins une oeuvre passionnante, éminemment personnelle, presque condamnée à l'échec par le poids des propres névroses de son auteur. Qualifié de "crise existentielle la plus chère du cinéma hollywoodien" par James Schamus, plus proche collaborateur d'Ang Lee, le film croulait en effet sous le poids du message que le cinéaste tentait d'adresser à son propre père souffrant, et peinait à exprimer autre chose qu'un hénaurme conflit oedipien non résolu. De fait, il plaçait la fameuse colère de Bruce Banner, cause de ses transformations, sous l'angle psychologique, voire psychanalytique, comme une manifestation de son inconscient torturé (nous arrêterons là la lecture du "gonflement" du personnage...), de ses sentiments refoulés.

Or, il est impressionnant de voir à quel point le scénariste Zak Penn, Leterrier et ses collaborateurs (Norton compris, donc) tournent le dos à cette vision du personnage. Tout d'abord, rappelons que le passé de Banner est expédié pendant le générique et réduit à sa première transformation : nous ne saurons rien de plus sur lui, aucun trauma à l'horizon. Ensuite, notons que le Banner nouveau n'a pas de parents, juste une figure paternelle d'adoption en la personne du restaurateur Stanley (=Stan Lee). Enfin, toute notion psychologique est expurgée du métrage, la cause des transformations de Banner en Hulk ne résultant plus de crises de colère mal maîtrisée, mais d'une simple accélération des pulsations cardiaques, indiquée par une montre-cardio qui fait bip bip. S'ensuit que Banner ne déclenche pas seulement sa transformation quand il est énervé (retirant tout sens à la réplique "you don't want to see me angry", pourtant reprise ici), mais aussi quand il produit un effort physique trop intense ou, pire encore, qu'il est excité sexuellement ! (le personnage est donc contraint à l'abstinence...).

  

 Banner en pleine méditation (comprendre : régulation des pulsations cardiaques)

 

Cette conception purement biologique du principal enjeu narratif du film, qui n'est pas sans rappeler des midichloriens de sinistre mémoire, est renforcée par deux détails qui ont leur importance : une des toutes premières scènes du film montre Banner apprendre à maîtriser ses émotions (situées au niveau de la poitrine) par le corps (situé au niveau du ventre). Rien qui ne vienne de la tête, bien sûr. Plus tard, il découvrira que son rival, celui qui a pris la place aux côtés de sa petite amie, est... psy !  Lequel le dénoncera à l'armée, évidemment, avant de reconnaître son erreur.

Ces choix scénaristiques, à mon avis regrettables, ne le sont pas simplement car ils sont le reflet d'une idéologie dominante, qui voit chaque jour le scientisme, appuyé par l'industrie marchande, prendre le pas sur les approches mettant la psyché de l'individu en avant. Ils le sont aussi du point de vue de l'efficacité du film. Car en faisant de Hulk un pur accident biologique et de Banner sa victime sans personnalité particulière, non seulement le film se prive de l'occasion de donner une substance forte et ambigüe à son personnage principal, mais il prive également le spectateur d'un point d'ancrage émotionnel avec son héros.

Curieux d'ailleurs que le film privilégie une approche si anti-émotionnelle d'un personnage autant gouverné... par ses émotions. Ce qui caractérise Hulk/Banner et le rend intéressant est avant tout son rapport à sa propre colère, à sa violence intérieure. Victime de ses pulsions incontrôlables, Banner devient un autre, et doit faire face non seulement aux conséquences fâcheuses de ses actes, mais aussi à l'attraction qu'il ressent envers la puissance de cet "autre", à la tentation d'y céder. Qui ne ressent pas cela, ce conflit intérieur entre un "soi" civilisé et un "ça" tout-puissant, libre de s'affranchir de toutes les lois pour libérer ses pulsions ? Personne, et c'est bien cet aspect-là du Hulk (bien plus que la métaphore politique d'une course à la technologie autodestructrice) qui rend cette histoire à la fois universelle et si complexe.

Cet aspect était parfaitement résumé dans le superbe teaser du Ang Lee : Eric Bana, face au miroir, disant "what scares me the most is that I'm beginning ton like it". Il est étrangement absent du métrage de Leterrier, à l'exception d'un épilogue qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Tout juste Banner est-il contraint, par "devoir citoyen", d'avoir recours à Hulk pour fighter l'Abomination, dans un final 100% CGI des plus plats émotionnellement, car privé de réel enjeu. Le Hulk nouveau a beau passer son temps à hurler, c'est là plus un gimmick graphique qu'une évocation de la colère du personnage. Pire, celui-ci se sert à présent de ses pouvoirs pour de bonnes causes. Rappelons tout de même que l'autre versant de Bruce Banner qui le rend intéressant, c'est son côté fugitif, poursuivi et persécuté par l'autorité (le père ?). En 2008, c'est devenu un boy scout qui tentera in fine de se réconcicilier avec les militaires et le General Ross.

 

Le teaser de Hulk 2003 : la quintessence de Hulk en moins d'une minute

 

Ceux qui trouveront le film de Leterrier un peu fade auront donc tout loisir de réévaluer les choix de Ang Lee. En réalité, toutes les caractéristiques du personnage du Hulk font de lui le client idéal à un traitement scénaristique inspiré de la psychanalyse, au moins symboliquement. Et si le Hulk 2003 demeure un film bancal, lourd, plombé par des scènes ratées et lui aussi trop peu émouvant (comme tous les films d'Ang Lee, il faut dire), il contient au moins les germes d'un bon film. Pour y parvenir, Lee aurait probablement dû entamer une psychanalyse avant de le réaliser, et non tenter de faire sa thérapie en le réalisant. La force potentielle d'un récit unique présentant un Bruce Banner réellement limite psychologiquement, partagé entre désir de puissance et le besoin de normalité, trouvant dans l'amour de Betty Ross sa seule chance de stabilité, demeure. Il reste à écrire.

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