Fortunes diverses du polar français (Vus) posté le mercredi 26 mars 2008 13:43

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"Allô Olivier, c'est Jorje. Tu m'étais sympathique mais désolé, ton film m'a filé la gerbe"

 

Pour être honnête, j'ai arrêté d'espérer quoi que ce soit du "renouveau du film de genre français" que certains attendent depuis des lustres, que d'autres annoncent chaque année. D'abord parce que ce genre de chauvinisme ne me correspond pas, ensuite parce que les déceptions dans tous les secteurs (système de financement abscons, ratages en série) m'auraient vite découragé.

Pour autant, difficile de ne pas sentir comme une petite flamme qui se rallume quand, par exemple, on voit fleurir coup sur coup dans les couloirs du métro les affiches de Cortex, MR73 ou Le Nouveau Protocole. Voilà des projets qui font envie, appelant respectivement à laisser éclater le talent de conteur Nicolas Boukhrief à travers un whodunit sombre et labyrinthique, à faire s'épanouir la mise en scène et l'amour pour le polar classique d'Olivier Marchal, fort du succès de 36,et enfin à révéler que la jeune génération de réals touche-à-tout pouvait, au détour d'un film de commande, faire revivre la veine du thriller politique à la Yves Boisset.

Evidemment, aucun de ces trois films ne s'avère conforme à ce que j'en espérais, deux d'entre-eux jouant sur un registre relativement différent de ce qu'il annonçait, le 3e se révélant au-delà de la simple désillusion.

 

Ce n'est pas parce que Dussolier ne sait plus où il a mis son flingue que Cortex n'est pas un bon polar

 

La première surprise est loin d'être mauvaise puisque s'ajoutent, à la simple enquête policière amnésique attendue dans Cortex, des dimensions étonnantes : on est loin d'un Agatha Christie à la sauce Memento, le film relevant plus de la tragi-comédie que du polar. Jouant merveilleusement sur l'idée de faire d'un patient de maison de retraite, lieu anxiogène par excellence, un ex-flic atteint d'Alzheimer, Boukhrief se place toujours à la distance idéale du personnage de Dussolier pour être à la fois avec lui et en retrait. Ainsi, le spectateur "vit" les inquiétudes, les soupçons et les trous de mémoire du personnage par une remarquable utilisation de l'ellipse, de même qu'il est constamment tenté de rire ou de s'émouvoir de sa paranoïa galopante. De cette ambiguïté constante, le film tire une richesse et une ampleur réellement remarquables, une vraie profondeur humaine aussi, mettant de côté son aspect suspense pour mieux le réintroduire quand on s'y attend le moins. A la fois ludique, drôle, inquiétant et touchant, c'est une petite perle inclassable bénéficiant de performances d'acteurs assez impressionnantes. Après avoir défendu le cinéma de genre pendant une bonne décennie notamment sur Starfix et Canal, Boukhrief confirme qu'il est un réal d'une grande maturité, doté d'une personnalité singulière et d'une maîtrise discrète mais très efficace de son art.

 

Marie Jo Mulder et Clovis Scully : la vérité est où, déjà ?

 

La seconde surprise déconcerte un peu davantage. On pensait à peu près savoir à quoi s'en tenir avec le film de Thomas Vincent, Le Nouveau Protocole, qui annonce une couleur militante anti-labos pharmaceutiques dès une introduction lourde de sous-entendus, appuyée par une musique de thriller. Pourtant, rapidement, le film va se détourner du chemin tout tracé du film-dossier à charge pour épouser une réflexion beaucoup plus nuancée et vertigineuse sur la vérité, son opacité et ses inévitables interprétations. Filmé au plus près du personnage de Clovis Cornillac, quidam enquêtant sur la mort de son fils et son lien avec des expérimentations pharmacologiques douteuses, le film de Thomas Vincent place le spectateur dans la même position d'incertitude par rapport aux faits qui lui sont présentés, et questionne notre subjectivité et notre propension à croire, à faire des choix, alors que la vérité se dérobe de plus en plus. Contre-balançant sans cesse ce que l'on pensait acquis, appuyant qu'en l'absence de certitude de la raison, ce sont les émotions qui guident nos actes, Vincent livre surtout un film douloureux sur le deuil et la fragilité de l'être humain, avant de conclure, après un dénouement assez tétanisant, sur une reprise de l'intro qui laisse, cette fois, avec davantage d'interrogations que de réponses.

Lui-même assez hésitant dans sa forme, sous-utilisant le scope, n'évitant pas quelques mauvaises notes dès que le tempo s'accélère et pas toujours très à l'aise dans sa partie thriller, Le Nouveau Protocole est néanmoins un film joliment tendu et immersif, ponctué de scènes réellement poignantes, doublé d'un dispositif assez brillant sur l'exposition de l'humain à la manipulation. En revanche dans le fond, s'il évité tout manichéisme en faisant du personnage de Marie-José Croze une paranoïaque instable et en laissant supposer que les labos ne sont que le fruit d'un système accepté par tous, on peut reprocher au film de botter en touche dans un débat très contemporain, se gardant bien de prendre position, voire se faisant (involontairement ?) l'avocat du diable. Personnellement, j'avoue que la désolidarisation du personnage principal dans le dernier acte (filmé de dos auparavant, il est alors filmé de face) me gêne et que, dans notre société actuelle, des films ouvertement militants ne me dérangent pas. Quoiqu'il en soit, le film soulève la question et peut servir de support à un joli débat, en attendant l'adaptation par Scorsese du magnifique Shutter Island de Dennis Lehane.

 

Cette prison n'est pas forcément insiprée d'une histoire vraie

 

Enfin, et hélas, le film le plus exposé des 3 est aussi, le mot est faible, le plus décevant. D'autant que ce n'étaient pas les défauts de 36, film bancal mais porteur de belles intentions, qui pouvaient me laisser envisager une telle répulsion pour MR73. Je suis sorti de ce film consterné, sali par tant de médiocrité artistique et humaine. C'est un film dégueulasse, mots pesés. On s'est défoulés sur Schumacher et son 8MM, que dit-on ici ? Rien, ou si peu. A tort car à mon sens, ce film est bien pire. [SPOILERS plus loin]

Alors, entendons-nous bien, que Marchal fasse un mauvais polar, où on se fait chier pendant plus d'une heure à regarder Auteuil picoler et errer sur des scènes de crimes, passe encore.

Qu'il fasse de ses personnages des caricatures ambulantes, sans aucune profondeur (mis à part leur profonde bêtise) pour les personnages principaux, grotesquement étiquetés pour les bad guys (à tatouages ou crêtes de coq), passe encore.

Qu'il réutilise des ressorts dramatiques usés jusqu'à la corde (le film torturé blacklisté, l'enquête parallèle, l'arrestation qui foire, les flics ripoux qui enterrent l'enquête, la vengeance) sans rien y apporter de nouveau ou de personnel, ça n'est pas du classicisme, c'est de la paresse et du manque de personnalité, mais passe encore.

Qu'il plombe chaque scène de dialogues ampoulés tirés d'un "Audiard pour les nuls" tendance Commissaire Moulin, ça commence à faire beaucoup mais passe encore.

Qu'il nous fasse le coup de l'orpheline pure et abandonnée, enceinte et seule à même de comprendre et de donner un sens à la vie du flic torturé, l'aimant sans le connaître et donnant son nom à son nouveau-né, c'est complètement insupportable de mauvais goût et de nullité mais à la limite, c'est pas si grave.

Mais qu'il dépeigne un monde carcéral relevant de l'image d'Epinal, duquel on laisse sortir un tueur multirécidiviste irrécupérable mais manipulateur, se jouant d'un système qui fait fi des victimes, et voulant, à peine sorti, "finir le travail" en poursuivant l'innocente orpheline ; ceci posé, qu'il mette en parallèle l'exécution du "monstre" par notre flic torturéroïque avec la naissance du bébé, synonyme d'espoir et de vie ; qu'il filme cette exécution-là de manière propre (un petit trou dans le front) pour ne surtout pas déranger le spectateur avec cette image, alors qu'il ne se prive pas de filmer des trous-du-cul de victime ; qu'il parachève tout cela d'un "Inspiré d'une histoire vraie", en brandissant son badge d'ex-flic comme gage de légitimité,  "c'est vrai, je l'ai vécu" (oui mais quoi au juste ?) ; que tout cela se fasse au moment où passe en France un projet de loi honteux sur la rétention de sûreté, au moment où, plus globalement, le populisme pénal le plus rance triomphe et plonge la justice française dans un moyen-âge idéologique au mépris de 300 ans de sciences humaines ; tout cela me file la gerbe, oui, ça me rend malade, M. Marchal.

Vous ne vouliez pas faire un tract politique ? Très bien, cela ne change pas grand-chose, c'est une triste coïncidence, dirons-nous.

Car indépendamment de tout contexte, ce film pue la mort, le goût pour une autodestruction paresseuse, sans aucune sublimation de la douleur ni effort intellectuel, il pue la haine et le dégoût de l'humain, il pue le refuge dans une icônisation de pacotille, la justice sauvage et la condamnation irrévocable des "monstres".

Indépendamment de tout contexte, ce film pue, car en arborant une caution "véridique", alors qu'il n'a rien de réaliste (êtes-vous jamais entré dans une prison, M. Marchal ?) et se complaît dans les poses les plus éculées du polar grandiloquent d'autrefois, il se range dans le camp des menteurs, des manipulateurs de l'opinion par l'émotion, des irresponsables pourfendeurs de l'humanisme.

Ce film n'est pas du Melville, encore moins du Mann (avez-vous eu une seule idée de mise en scène à part cette photo ignoble ?), c'est du cinéma morbide et sans talent, et désolé M. Marchal si vous vous rêvez en figure romantique, en sauveur incestueux de l'orpheline, en âme brisée mais pure au milieu des pourritures, en candidat à la résurrection, pour moi vous n'avez de commun avec Louis Schneider que le poids de votre médiocrité à assumer ; et vous savez comment il règle le problème...

 

A suivre : pour se calmer un peu {#} , un petit retour sur quelques zolis (ou moins) films de 2007...

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Tous les commentaires liés à l'article : Fortunes diverses du polar français

  • Jorje a posté :mardi 22 avril 2008 16:28

    J'essaye autant que possible de ne pas tirer sur l'ambulance et de ne pas tomber dans le piège, jumeau du chauvinisme ou du nationalisme, du dénigrement excessif ou systématique. Ceci dit, et même si on doit déjà se réjouir que les films sus-cités existent (c'est déjà ça), comment ne pas accumuler de la frustration devant tant de renoncements à faire du cinéma populaire ET ambitieux ? Espérons que cet "état des lieux" dont tu parles suscite des vocations : je ne sais pas s'il y a des places à prendre, mais vu ce qui sort en ce moment sur les écrans, difficile de ne pas penser qu'il existe, quelque part en France, suffisamment de gens compétents et motivés pour nous livrer quelques belles émotions de cinéma.
  • sam a posté :vendredi 18 avril 2008 16:15

    tu viens de résumer l'état des lieux d'un cinéma français indigne de ces prédécesseurs d'avant et d'après guerre non sans humour. J'adore...
    je reconnais que dans la médiocrité culturelle la France tient le flambeau de l'exception.

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