Mauvais genre ? [2008.03] (Vus) posté le vendredi 21 mars 2008 12:29

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Sujet de révolte régulier chez les geeks, la politique des distributeurs français, et sa tendance à tuer dans l'oeuf la carrière hexagonale de films de genre bénéficiant d'un buzz avantageux, a récemment fait parler d'elle en enterrant successivement tout une pelletée de films alléchants, mais probablement un peu trop étiquetés "série B" pour nos costard-cravate nationaux. Si leur retentissement commercial est négligeable, hormis pour des films français comme A L'Intérieur ou Frontière(s), on peut légitimement s'insurger de ce que ces choix privent une partie du public, pourtant friand de cinéma, de la chance de voir autre chose que des blockbusters inoffensifs ou des divertissements pour ménagère. Même à Paris, il a fallu se dépêcher pour aller voir, dans les plus obscures des salles de la capitale, des films buzzés comme Death Sentence, 30 Jours de nuit et The Mist, aussitôt propulsés au rang de martyrs de la contre-culture.

Mais s'il faut combattre cet ostracisme qui marginalise encore le cinéma de genre, à l'heure où l'on pourrait croire qu'il s'est sensiblement démocratisé (campagnes publicitaires massives, visibilité nettement accrue dans la presse spécialisée...), attention tout de même à conserver un certain esprit critique et à ne pas promouvoir à tort des films qui ne sont pas forcément de totales réussites, et donc de bons ambassadeurs d'un cinéma différent mais de qualité. Ce petit sujet visera à rétablir une certaine balance à propos des trois films cités, pour compenser ici un emballement critique un peu excessif, et là consoler le spectateur malheureux, persuadé d'avoir laissé passer un chef-d'oeuvre.

 

"La" scène du parking de Death Sentence : un morceau d'anthologie dont le défaut est d'être presque trop spectaculaire

 

Le revenge flick de James Wan, par exemple, Death Sentence, est effectivement une bonne surprise de la part de l'auteur de Saw, et il évite globalement les pièges du genre en faisant de la quête vengeresse de son personnage une dérive, unique échappatoire à une douleur insupportable. Pour autant, ce n'est pas un film hardcore, le basculement de Kevin Bacon se faisant très progressivement et moins sous l'effet de la colère que sous le coup de la menace qu'exerce sur lui et sa famille une bande de dégénérés stylisés et caricaturaux. Se plaçant autant dans une veine comic-book à la Punisher que dans une viscéralité réaliste à la Death Wish, le film souffre sans doute de la relative immaturité de son cinéaste, qui ne peut pas s'empêcher de ponctuer ses morceaux de bravoure de plans-séquences impossibles (et donc très visibles) et de surligner tous ses effets. Passant après le très subtil et audacieux A Vif, voilà donc une série B plutôt recommandable mais pas essentielle, réservée aux amateurs du genre, et dont la sortie salles ne fut pas scandaleuse au regard du potentiel commercial des vigilante.

 

David Slade a filmé 30 Jours de nuit avec des lunettes de ski sur le nez. Ceci explique peut-être cela.

 

On ne pleurera pas trop non plus sur la sortie en catimini de 30 Jours de nuit, production à l'identité hybride réunissant un casting pour pisseuses, un réal débutant remarqué pour le faussement trash Hard Candy et un pur pitch de genre inspiré d'un comics. Non que tout soit à jeter (les premières images sont très belles, et quelques effusions gore - dont une décapitation à la hache plein cadre ! - valent le détour), mais le résultat final laisse pantois devant l'immense potentiel de l'histoire (The Thing meets Pitch Black meets Blade II quand même !). Comme cela a déjà été dit, notamment par notre brave Yannick Dahan, le film s'asseoit gentiment sur les 2 idées contenues dans son titre, puisque la gestion du temps est si catastrophique que les 30 jours semblent pouvoir être réductibles à une nuit, et que jamais la mise en scène ne joue de l'obscurité, plongeant la ville dans la nuit américaine la plus claire jamais vue. Mais le plus grave, c'est probablement le découpage complètement improbable de David Slade, confirmant que celui-ci est tout sauf un cinéaste. A force de rechercher le belle image à chaque plan (normal, c'est un clippeur), il montre à plusieurs reprises son incapacité à gérer un espace à trois dimensions, une multitude de personnages, une échelle de plans, le hors-champ, etc. D'où de nombreuses scènes illisibles, où l'implication du spectateur est réduite à néant par son incompréhension de ce qu'il est censé voir, presque un cas d'école de l'anti-cinéma. Le réal s'embrouille tellement lui-même qu'il fera réapparaître dans la scène finale un vampire passé au broyeur 5 minutes plus tôt. A la trappe !

 

Qu'y a-t-il derrière la Brume ? Mieux vaut ne pas le savoir...

 

Enfin, il faut être plus mesuré pour le cas The Mist. D'abord parce que c'est le film qui a probablement été le moins bien distribué des 3 (c'est une impression, à confirmer), ensuite parce que c'est de loin le plus intéressant (ce qui ne vaut pas dire réussi). Les gens chargés de vendre le film étant visiblement au courant du potentiel de l'association King/Darabont (tous deux figurent en bonne place sur l'affiche), le problème vient peut-être d'ailleurs. Tout le monde conviendra de ce que le casting de quasi inconnus, le côté fantastique old school du film et un propos aussi adulte que pessimiste (ausculter les comportements humains face à la peur) avait de quoi éloigner les masses adeptes de l'horreur tape à l'oeil, confortable et immature.

Mais il faut également avancer que malgré un louable refus des modes, une exposition en béton, la note d'intention de Darabont de faire du Carpenter (cité dès le premier plan) mâtiné de Lovecraft (superbes visions de cauchemar qu'abrite la brume) et de satire sociale corrosive visant l'extrémisme religieux, le film souffre de défauts qui l'empêchent d'accéder à un statut de chef d'oeuvre qui lui tendait les bras. Au premier rang de ces défauts, la mise en scène d'un Darabont qui montre une nouvelle fois ses limites dès que l'on sort du pur film de personnages (sfx lamentables, très mauvaise négociation des scènes d'action). On se demande d'ailleurs s'il n'aurait pas été judicieux pour lui d'éviter radicalement toute tentative de spectaculaire, se contentant d'un huis clos sur la manipulation et la croyance sans jamais rien montrer de la menace extérieure. En second lieu, permettez-moi de pousser une gueulante sur cette fin, vendue comme traumatisante alors qu'elle m'a paru aussi grotesque que maladroite, brouillant un propos jusque là assez clair par sa dimension morale très ambigue.

[SPOILERS] Cédant dans la forme à un certain mysticisme (musique de Dead can Dance aidant), The Mist s'achève en effet sur la punition implacable des incroyants et de ceux pour qui le suicide est une solution digne face à l'horreur. Plus catho, tu meurs ! Ceux qui avaient déjà tiqué devant l'amorce d'un double-discours étrange, à la fin de La Ligne Verte, risquent à nouveau de trouver l'attitude de Darabont plus que douteuse. [fin SPOILERS]

 

L'Orphelinat : l'exemple à suivre ou l'exception qui confirme la règle ?

 

On voit donc que si ces films n'ont pas connu un sort conforme aux attentes des fans de cinéma de genre, ce n'est pas seulement à cause du mépris de l'intelligentsia ou du cynisme des distributeurs français, mais peut-être aussi parce que, tout simplement, ils ne sont pas tout à fait assez bons pour prétendre à une plus large diffusion. Cela relève de l'appréciation personnelle, mais force est de reconnaître qu'un film aussi impeccablement maîtrisé que L'Orphelinat de JA Bayona, malgré sa nationalité espagnole et une arrivée tardive au sein d'un genre considérablement balisé et investi ces dernières années, a su convaincre les distributeurs et bénéficier d'une distribution plutôt généreuse, lui permettant de trouver son public. Pour conclure, on rappellera que le public a lui-même une part de responsabilité dans l'offre qui lui est proposée, et que les Espagnols, en faisant un triomphe à L'Orphelinat, se sont assurés de la crédibilité commerciale locale du cinéma de genre pour quelques années...

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