La retour de l'auteur de genre [2008.02] (Vus) posté le mardi 18 mars 2008 09:00

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Début 2008 a vu le retour en grâce, en tout cas annoncé comme tel, de réalisateurs phares du cinéma de genre puisqu'ils avaient su faire le bonheur du public et de la critique dans les années 80-90, avant de connaître une nette baisse de régime créative dans les années 2000 ; je veux parler de Tim Burton et des Frères Coen, dont les Sweeney Todd et No Country for Old Men semblaient bien partis pour redorer leur blason, entaché par les flans que sont Big Fish ou Ladykillers. Mais pour moi, le grand retour de ce début d'année est celui de quelqu'un qu'on n'a jamais pris au sérieux en tant que cinéaste, et qui vient de nous prouver par deux fois en moins d'un an sa valeur inestimable... (roulement de tambour) il s'agit de Sylvester Stallone, dont je vais ici décortiquer l'estomaquant, bouleversant et passionnant John Rambo.

 

JD, HBC et look de croque-mort : pas de doute, on n'est pas chez Michael Mann 

 

L'euthanasie de Tim Burton

On a beau considérer Fight Club comme la plus belle comédie romantique moderne (oui oui !) et adorer Helena Bonham Carter, il faut avouer qu'elle incarne surtout, depuis La Planète des Singes, le déclin de la carrière de Tim Burton. L'ex freak de Burbank, après avoir transmis à une génération entière son irrévérence morbide et poétique, a déconcerté une partie de son public le plus exigent en se contentant de recycler son imaginaire au grand bonheur des département marketing des majors, tout en diluant sévèrement sa vision cruelle et désenchantée de l'humanité par un discours guimauve et réconciliateur. Coupable désignée : la simultanéité du décès de son père et de sa paternité. Honnêtement, je ne suis pas suffisamment intéressé par son oeuvre récente pour me hasarder à de tels développements. Mais comme je chéris encore le souvenir d'Edward Scissorhands, d'Ed Wood et de Mars Attacks, j'ai forcément été intrigué par ce Sweeney Todd qu'on annonçait comme un retour inespéré à une radicalité et à une inspiration artistique sans compromis.

C'est donc avec grande amertume que l'on constate que, dès les premières minutes du film, le visionnage de Sweeney Todd prend des allures de veillée funèbre à un cinéaste mourant. Non seulement les chansons sont insupportables (affaire de goût, soit, et encore), mais la mise en scène de Burton ne saisit jamais l'occasion d'en faire un film baroque et excessif, ce qu'avait pourtant réussi cette tanche de Joël Schumacher avec son Fantôme de l'Opéra. Sans faire preuve de rigueur ni réussir ses envolées lyriques, Burton filme ses comédiens fétiches figés dans leur posture et dans des décors d'une laideur inhabituelle (sans parler du maquillage grotesque qui fait de Depp un Florent Pagny imberbe et de Bonham Carter un canard maladif).

 

Johnny Depp et Tim Burton jouent à "tire mon doigt" sur le plateau, preuve de la complicité des deux hommes.

 

Délivrant un spectacle sans intérêt voire pénible durant plus d'une heure, Burton va pourtant profiter du dernier acte du conte original, d'une noirceur rare, pour investir complètement son film et lui donner une résonnance personnelle troublante.

[SPOILERS]

L'histoire de Sweeney Todd repose sur la dualité du personnage principal, ancien barbier inoffensif (Johnny Depp) que le meurtre de sa femme et l'exil vont transformer en homme mû par la vengeance et insensible à tout autre sentiment, y compris à l'amour que lui porte sa complice Mme Lovett (Bonham Carter). Au moment où le barbier de Fleet Street est dépassé par sa frénésie meurtrière et égorge par erreur l'amour de sa vie, qu'il croyait mort, il balance de rage Mme Lovett dans son four à tourte et se recueille sur la dépouille de sa bien aimée, offrant à son tour sa gorge à la lame vengeresse du petit Toby, le petit garçon adopté par Mme Lovett. Ormis la beauté macabre de cette dernière séquence et un dernier plan superbe qui, à eux seuls, peuvent justifier la vision du film, on pourra s'étonner de voir ainsi Burton mettre en scène son alter ego à l'écran trucidant sa femme actuelle avant de retrouver dans la mort son amour passé. Sans pousser trop loin l'analyse (d'autant que l'intérêt de Burton pour Sweeney Todd date de longtemps et que le choix de Bonham Carter pour jouer Mme Lovett n'était pas acquis d'avance), on pourra gamberger à l'envi sur ce que cela suppose en tant qu'identification dépressive du cinéaste à ce personnage, artiste ayant lui aussi eu deux femmes et deux "carrières", l'une heureuse, l'autre sombre, et sur cette fin tragique... Manquerait plus que le rôle de Lucy, la femme du barbier, ait été attribué à Lisa Marie...

[fin SPOILERS]

 

C'est pas le Mordor qu'on voit là-bas ?

 

La lumière noire des Frères Coen

Fan des frères depuis Arizona Junior jusqu'à The Barber, je ne savais pas trop quoi attendre d'eux après leurs trois derniers, comédies noires raisonnablement jubilatoires mais qui témoignaient d'un léger essoufflement au regard des piliers de leur filmographie. Précédé d'une réputation très flatteuse bien avant la consécration des Oscars, No Country for Old Men n'est pourtant pas un film plaisant et je m'étonne encore aujourd'hui de son succès. D'ailleurs, je ne sais pas encore exactement quoi penser de cette course-poursuite sans but, tour à tour lancinante et oppressante, tenue entre la résignation du shérif Bell joué par Tommy Lee Jones, déjà dans plus de ce monde, et l'obstination effrayante d'Anton Chigurh (Bardem), inhumain mais très adapté à son environnement.

Certainement cela : une morale désespérée, mais encore ? Beaucoup ont souligné l'hallucinante maîtrise formelle des frères, qui donnaient aux scènes de tension du film une lisibilité et une densité remarquables. C'est probablement cette maîtrise qui permet au film de mettre en valeur ce qui se dessine comme une vision du monde propre aux Frères Coen, la répétition de figures familières, déjà inscrites dans leur filmographie ou internes aux films (de nombreuses séquences sont répétées dans le film, leur sens en étant à chaque fois modifié) débouchant sur une évidence vertigineuse de l'absurde.

 

Javier Bardem ou l'absurdité capillaire

 

Si l'absurde est une composante essentielle de l'oeuvre des Frères Coen, son utilisation s'est souvent faite à des fins comiques, masquant une dimension philosophique qui affleurait déjà dans leurs oeuvres les plus sombres comme Barton Fink ou The Barber. Bien que No Country for Old Men prenne des allures de film-somme, la façon dont les frères renvoient aux orties toute considération de valeurs, tout décalage humoristique, pour plonger dans l'abîme de l'absurde étonne et glace le sang. Le monde qu'ils décrivent est un monde où rien n'a de sens, où toute explication est superflue, où tout est détourné de son utilisation initiale (l'usage fait des outils dans le film est éloquent), et où finalement rien ne se passe comme prévu. Cinématographiquement, les Coen l'expriment clairement, notamment dans un anti-climax qui voit la multiplication des points de vue, d'ordinaire utilisée à des fins éclairantes, accoucher d'une ellipse énigmatique (le sort du personnage de Josh Brolin) ; puis avec une scène d'accident de la route au découpage malin (la voiture vient de la droite, seule angle non couvert par la caméra).

Nous sommes donc en face d'un concentré de film de genre US (western crépusculaire, film noir, film d'action, les Coen continuant de convoquer la mythologie fondatrice américaine), mais surtout d'un pur film d'auteur, très théorique, qui abrite un propos d'un pessimisme effrayant et éclaire d'une lumière noire la tonalité de l'oeuvre de ceux que l'on célèbre souvent pour leur inspiration comique. On comprend mieux qu'il ait fallu aux frères trois films "légers" et quelques années de gestation entre The Barber et celui-ci. A leur public aussi, finalement : après une telle décharge de noirceur, on attend avec impatience leur prochaine comédie...

 

 Rambo, héros des familles

 

Le long chemin de Sylvester Stallone

Si Rocky Balboa a été quasi unanimement salué comme un retour digne et émouvant de Stallone sur le devant de la scène, le projet John Rambo n'en fut pas moins accueilli avec circonspection. Taxé d'opportunisme après le succès du Rocky, Stallone dut en outre faire face à une certaine incompréhension devant la résurrection de ce personnage certes mythique et icônique, mais aussi passablement ringardisé. Si l'on a pardonné à Rocky ses élans nationalistes anti-rouges, Rambo ne bénéficie pas du même capital sympathie et cristallise encore tout ce qui a été reproché à Stallone (et pas toujours à tort) durant des années : son patriotisme bas-du-front et va-t-en guerre symbole des années Reagan, son côté brute sans cervelle et sa médiocre exigence cinématographique.

Au point que même les fans de Stallone ont fini par considérer que l'acteur était beaucoup plus investi dans le rôle de l'étalon italien que dans celui du vétéran du Vietnam. C'est une erreur, car même si le premier Rocky est sans doute l'oeuvre de sa vie, Stallone parle toujours de Rambo comme d'un double de Rocky, la face sombre du champion de Philadelphie, lui-même se définissant comme un mélange des deux. Les deux sagas ont d'ailleurs bien des similitudes liées à la personnalité de Stallone. On s'en rend compte également en regardant les bonus des DVD des différents Rambo, où Stallone apparaît comme le réel maître d'oeuvre de la saga, infléchissant tous les choix artistiques et certainement grand responsable de l'échec artistique des épisodes 2 et 3, ne serait-ce que par le choix de simples techniciens au poste de réal. Mais dès lors, pourquoi ne pas considérer que l'auteur intéressant et sensible de Rocky Balboa pouvait nous surprendre une fois de plus, tout en redonnant du crédit au 2e personnage phare de sa carrière ? Le premier Rambo a beau être un des piliers de ma cinéphilie (la première diffusion sur Canal +, au milieu des années 80, marqua à jamais ma vie de jeune spectateur), j'avoue que j'étais dubitatif. A tort, car rien, pas même des échos incroyables, attestant d'un film d'action  tétanisant, d'une violence rare, ne me préparaient à ce que j'allais ressentir.

 

Il boit pas, il fume pas, il cause pas, il flingue !

 

Influencé paraît-il par son fils Sage et l'amour de celui-ci pour le bis italiens, John Rambo est effectivement un monument de barbarie, brutale et réaliste, délivrant à travers une épure sauvage du cinéma d'action une décharge d'adrénaline qui fout son spectateur sur les rotules, mi-nauséeux devant une telle boucherie, mi-enivré par un tel déchainement de violence graphique. C'en est presque un film-concept, quasi-muet, fait de visions d'horreur ; c'est le "pire cauchemar" d'une humanité perdue, où se mêlent dans la boue et le sang les agneaux et les bouchers, les croyants et les athées, Dieu et le diable. Un film monstrueux, sur la monstruosité (le physique de Stallone renforçant cette impression), d'une radicalité exemplaire, d'un intensité émotionnelle dingue, qui renvoie à leurs beaux discours aussi bien les films de guerre bien-pensants que les boursouflures militaristes. Mais le film est aussi autre chose qu'une grand film d'action. C'est avant tout, et c'est ce qui va nous occuper, l'occasion pour Stallone de lever l'ambigüité qui pèse sur le personnage de Rambo et d'en révéler la vraie nature.

Certains détracteurs du film lui reprochent de ne rien apporter à la saga, de n'en reprendre que les poncifs les moins intéressants. C'est passer à côté de la richesse du personnage principal, dont l'identification avec celui qui l'interprète est profonde et passionnante. Stallone fait des films généreux et sincères mais égocentrés (ça va de pair), car il ne fait que parler de lui. C'est donc avec une double lecture constante que l'on peut s'émouvoir de retrouver cet anti-héros, reclus volontaire et désabusé mais pas revanchard pour autant, ne manifestant au début du film que le refus d'une instrumentalisation de la part de ceux qui le méprisent (thématique constante de la saga). Plus isolé que jamais, orphelin d'un Trautman qui le rattachait au monde, Rambo est devenu un fantôme mutique, résigné à n'être qu'un soldat sans guerre, une aberration, un anachronisme (autre thématique récurrente), jusqu'au jour où sa capacité à être touché par l'engagement d'une âme pure et à se remettre en question va lui donner l'opportunité de reprendre les armes pour un dernier combat. Comme si une dernière explosion de rage pouvait lui permettre à cette âme torturée de tourner définitivement la page et de retrouver la paix, avec lui-même mais aussi avec les autres.

 

Attention, ce type va vous émouvoir !

 

La première mise au point se fait lors de la scène éloquente où Rambo se décide à partir au combat, forgeant ses armes dans le feu, tel un dieu de la guerre. Une brève introspection où les mots pèsent lourd nous le montre complètement lucide sur ce qui motive ses actes : lui-même, et rien d'autre. La guerre, Rambo aime ça, il a ça "dans le sang", et n'a jamais été le porte-drapeau de son pays. En quelques mots, Stallone répond à des années d'amalgames et d'accusations foireuses : si Rocky a porté le drapeau US sur ses shorts, Rambo a toujours été un outcast, nourrissant avec sa patrie une relation difficile d'amour-haine. De fait, Rambo ne se bat pas sur des ordres mais en homme libre, en s'appropriant "affectivement" des conflits qui ne sont, au départ, jamais "sa guerre". Et si contenu politique il y a dans Rambo, ce n'est souvent pas celui que l'on pense : à y regarder de près, les controversés Rambo 2 et 3 sont respectivement une charge contre l'hypocrisie gouvernementale américaine et une remise en question très nette du bien-fondé de l'interventionnisme US, à travers le parallèle avec la politique russe en Afghanistan. Merci donc à tous ceux qui seraient tentés de lire ce John Rambo comme un tract politique de voir un peu plus loin que cela. Stallone, en choisissant le conflit birman, semble d'ailleurs vouloir se mettre à l'abri de toute interprétation hasardeuse sur ce terrain, tout en attirant l'attention, comme il a toujours cherché à le faire, sur une situation contemporaine alarmante.

[SPOILERS]

Ceci posé, il faut attendre la toute fin du film pour comprendre la seconde mise au point qu'opère Stallone sur Rambo, sur la nature profonde du personnage. Après avoir livré une dernière demi-heure de boucherie totale, le film se termine sur un apaisement, une réconciliation entre Rambo et ceux qu'il sauve, ceux-là mêmes qui le méprisaient peu de temps avant. Puis le plan final nous montre Rambo de retour au pays, empreintant un "long chemin" qui le mène chez son père. Beaucoup ont souligné l'aspect "boucle bouclée" de ce plan, qui rappelle beaucoup visuellement les tout premiers de la saga. Mais là encore, peu se sont attardés sur l'importance symbolique de cet amalgame entre le pays et le père, et sur la portée de l'apparition tardive de ce personnage de père (dont on ne verra que le nom sur une boite aux lettres) dans la saga, voire dans la filmo de Stallone.

 

Revoir "Rambo" à l'aune de "John Rambo" en accroit encore un peu plus l'aura

 

Voici pourquoi j'ai trouvé cette double-conclusion bouleversante. Le combat de Rambo contre des ennemis désincarnés (soldats russes, vietnamiens, birmans) se double toujours d'un conflit plus douloureux, plus intérieur, contre des Américains, figures fraternelles ou paternelles qui le méprisent, l'instrumentalisent ou le trahissent (la police dans le 1, les militaires et le gouvernement dans le 2...). Ici, après un Rambo 3 loin de tout compatriote (Trautman mis à part), John Rambo scelle la réconciliation dans le sang avec les Evangélistes et les Mercenaires, ceux qui, avant de partager son univers, ne le comprenaient pas ou le regardaient de haut. Ce besoin de reconnaissance, que l'on peut également prêter à Stallone dans sa vie personnelle et artistique en tant qu'ex-cancre zozotant et artiste snobé par les élites, trouve ici une résolution poignante, empreinte de sagesse et d'acceptation de sa condition, doublée d'une main tendue de Sly à ceux qui l'ont toujours moqué. Elle renvoie encore à cette obsession de Stallone pour la réconciliation qui a fait le succès et l'importance du premier Rambo, First Blood. On a peut-être oublié aujourd'hui à quel point ce film, en 1981, a permis à toute une nation de se pardonner à elle-même après le traumatisme du Vietnam, et de sortir d'années de contestation et de déchirement interne (les 70's) pour entrer dans une décennie où de nouveaux héros fédérateurs vont émerger (les 80's).

Mais pour Rambo et Stallone, la paix n'allait pas venir tout de suite, la chanson de fin de First Blood le disait bien : "it's a long road"... et il aura fallu trois films supplémentaires à l'acteur-cinéaste pour mettre en images la fin de son chemin à lui : la maison du père. L'image est loin d'être anodine. Sans doute aura-t-il fallu la mort de Richard Crenna et la disparition du colonel Trautman, père de substitution de toujours pour Rambo, pour que Stallone accouche enfin de cette scène. On le sait, le jeune Sly a eu une relation très difficile avec son propre père, qui a probablement fondé sa personnalité. La sincérité des films de Stallone ainsi que la conclusion de ce John Rambo, assimilant le retour au pays au retour au près de son père, nous permettent aujourd'hui de voir en quoi ce personnage de soldat/fils rejeté et méconnu par son pays/père a pu avoir de personnel pour l'acteur. Rétrospectivement, c'est toute la saga qui prend de la valeur avec cette scène, un dialogue comme "j'aurais voulu que mon pays m'aime autant que j'aime mon pays" sonnant comme une déclaration d'amour filial. On comprend mieux pourquoi Stallone a choisi de faire venir son frère Frank Jr. pour chanter, à la fin de Rambo 2, le titre Peace in our life...

[fin SPOILERS]

 

Si Rocky exprime probablement une facette importante de la personnalité de Stallone (le côté combatif et positif), il y a probablement dans Rambo toutes ses souffrances, toute sa colère, mais la même sensibilité d'écorché, de freak solitaire et incompris, le même besoin d'amour et de paix. Si Stallone n'est définitivement pas un acteur sexué (sa filmographie extrêmement chaste, à l'exception du fameux Etalon Italien et d'une scène de douche maladroite dans L'Expert, est à l'image de la scène désopilante de safe sex de Demolition Man), il est tout aussi définitivement un cinéaste de toutes les émotions viscérales, dont le sujet favori est le rapport à la famille (Rocky Balboa est également un récit de réconciliation père/fils). Il est plus que temps qu'il soit reconnu comme tel.

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