Vous en avez marre des films post-11 septembre ? Moi aussi. Enfin, logiquement, tous les films sortis depuis près de 7 ans sont des films post-11/09, même ce blog est post-11/09… C’est surtout la facilité critique de voir dans n’importe quel bout de pelloche la résonnance de ce grand drame occidental et d’en faire le socle d’une analyse à deux euros qui m’exaspère. Ceci dit, il faut bien dire que concernant les films qui nous concernent, on ne peut pas y couper. Tous les 3 s’inspirent directement d’évènements de l’histoire récente qui y sont liés : Cloverfield de l’écroulement des tours elles-mêmes, Redacted et Battle for Haditha de bavures de l’armée US en Irak.
Alors bien sûr que le film de monstre de Matt Reeves est, à l’instar de Godzilla pour les Japonais, un témoignage du traumatisme ricain, bien sûr que les films de DePalma et Broomfield dénoncent avec vigueur « l’atrocité / l’absurdité de la guerre » (le jour où on pourra copyrighter les expressions, celle-ci devrait rapporter du flouze), mais on est ici pour causer cinéma, donc un peu mise en scène, donc ne comptez par sur moi pour en rajouter une couche dans cette lecture primaire desdits films, d’autant que leur intérêt premier n’est pas là, mais dans le rapport qu’ils entretiennent entre fiction et réalité, et leur façon de témoigner du régime de l’image contemporaine.
La guerre est particulièrement cinégénique, ce n’est pas nouveau, que ça soit en termes de spectacle visuel ou de dramaturgie. On a souvent loué la capacité des américains à se pencher sur leur propre histoire (notamment militaire), mais pourquoi se priveraient-ils d’un tel puits créatif ? La difficulté dans l’appréhension du cinéma de l’histoire récente vient la profusion des images réelles qui témoignent en « live » de cette même histoire. La technologie a joué un vilain tour au cinéma de guerre : non seulement la guerre d’aujourd’hui n’est plus spectaculaire, les frappes chirurgicales ayant remplacé les assauts d’infanterie, mais on peut la suivre en direct sur CNN. Les films sur la guerre en Irak se réduisent, on le verra, à nous montrer soit l’ennui des soldats (Jarhead de Sam Mendes), soit une vérité cachée, ce qui transforme notre film de guerre à l’ancienne en brûlot politique lié par l’exigence d’un réalisme quasi-documentaire. Pire encore, quand un évènement aussi spectaculaire et dramatique que l’écroulement des Twin Towers a lieu, le cinéma aura beau se l’approprier à grand renfort de moyens qu’il pourra difficilement exister face à la puissance des images réelles, tournées in situ par des amateurs ou des journalistes, et diffusées à profusion.
Quelle est la place du cinéma, et des images de fiction, dans un monde de plus en plus saturé d’images réelles, voilà la question que peuvent poser ces trois films.
Réalité vs Fiction
Le film qui illustre le plus clairement cette problématique est celui de Matt Reeves, Cloverfield. Pensé par son créateur, le roi du teasing télévisuel JJ Abrams, comme un moyen de donner aux USA leur Godzilla et de vendre plein de figurines, Cloverfield va réactualiser une recette éprouvée maintes fois pour toucher le jackpot à peu de frais : il nous refait le coup de la bande retrouvée sur les lieux du drame à la Cannibal HoloWitch Project, embauche un casting anonyme, et instaure la peur par la suggestion, tout en capitalisant sur la trace qu’ont laissée les images du 11 septembre dans les consciences.
Les vraies images du 11/09 : qui a dit « ça ferait un bon film » ?
Tout le monde se rappelle sans doute les images impressionnantes de ce vidéaste amateur, prises dans une rue de Manhattan, lorsqu’une des tours s’effondre et projette un nuage de poussière engloutissant tout sur son passage, progressant irrémédiablement vers l’objectif. On retrouve les mêmes dans une séquence mémorable de Cloverfield, et il faut l’avouer, ça toujours fait son effet. Mais si le film est une vraie réussite marketing, calibrée pour les geeks (appâtés par le « marketing viral » qui a précédé la sortie du film, et définitivement conquis par une introduction qui le caresse dans le sens du poil - le fantasme de la copine de toujours qu'on aime en secret, ça parle aux puceaux), s’il est même un divertissement assez efficace quand il s'agit de faire monter la pression et de nous scotcher au fauteuil par des apparitions furtives d’un monstre de légende, les limites de Cloverfield dans l’utilisation de son concept, menteur par définition, de fausse video amateur en font à la fois un ratage évident et un film passionnant sur le rapport de force entre la fiction et le réel et sur le fonctionnement de la suspension d’incrédulité.
Le symbole de la liberté décapité : curieuse allégorie pour un film qui n’ose pas prendre assez de libertés avec les conventions
En effet, même avec la meilleure foi du monde, pour un spectateur qui réfléchit à ce qu’on lui montre et aux choix de mise en scène qu’on lui propose, l'alibi / concept du film amateur ne tient pas 5 minutes après le déclenchement des hostilités dans Cloverfield. C'est simple, Matt Reeves ne peut tout simplement pas s'empêcher de faire de la fiction, qui plus est bien calibrée. C’est toute la difficulté du genre docu-menteur auquel ce genre de film est assimilé, et du statut hybride de pure fiction mais qui, pour plus d’efficacité et d’immersion, se fait passer pour un enregistrement live. En réalité, tout le monde sait que Cloverfield est une fiction, un produit manufacturé, un mensonge. Mais il s’agit de donner à ce mensonge l’illusion de la réalité, de manière à ce que le spectateur, en déclenchant sa suspension d’incrédulité, décide de faire comme si ce qu’il voyait était vrai. C’est le cas de toute fiction: elle demande à son spectateur de croire que ses personnages existent, et de se mettre entre les mains du réalisateur, du raconteur d’histoire. Cette cohabitation entre fiction et réalité n’est pas facilement gérable quand elle s’immisce dans la forme même du film, c’est-à-dire quand il s’agit de faire croire qu’il n’y a pas de réalisateur. Ca l’est d’autant moins quand on vient, comme Reeves et Abrams, d’un univers télévisuel où la fiction est dominée par les conventions.
Le cameraman amateur de Cloverfield honoré à titre posthume par l’ASC ?
Or dans Cloverfield, à chaque fois qu'il ne se passe rien, on a un cut qui passe pour une "pause" de la part du cameraman. Le problème est que le type, présenté comme un geek pas finaud, cutte toujours au bon moment, jamais trop tôt ou trop tard, ce qui n’arrive jamais dans un bout-à-bout brut de prises de vue réelles. Une des seules belles idées du film est celle de l'enregistrement antérieur restant sur la cassette, témoignage mélancolique d’un paradis perdu au plus fort du chaos. Hélas, ces vrais-faux flashbacks sont insérés à des moments très stratégiques, dans le film, comme ils le seraient dans une fiction, de sorte que le procédé devient aussi voyant et que peu surprenant. En plus du montage, le cadre et la lumière sont toujours étudiés pour renforcer l’effet recherché par le metteur en scène, jamais naturellement foutraques ou inadaptés. Tout est très calculé pour que rien ne bouscule trop le spectateur, et ça se voit. Une discussion entre deux personnes, et le cameraman se place entre les deux personnages pour effectuer un champ-contrechamp. Quand il se passe quelque chose de grave, n'a pas de réaction propre, il filme la réaction des autres personnages, leurs visages... Ca fait 20 minutes qu'on n'a pas vu le monstre ? Les scénaristes prévoient la nécessité d’une sortie dans la rue. Le pire étant probablement le plan très cliché du cameraman qui se fait bouffer par le monstre, et dont le caméra, une fois tombée au sol, filme la tête ensanglantée… C’en est presque touchant d’amateurisme. Bref, le film privilégie toujours l'effet recherché à l'honnêteté du dispositif, quitte à perdre les spectateurs un peu trop regardants sur celui-ci. En ce qui me concerne, on peut jouer de ma suspension d'incrédulité pour me faire croire à une gargouille géante piétinant NY, mais pas pour me faire croire que ce film-là aurait pu être tourné par un quidam amateur.
Outre la frustration qu’il engendre devant son manque d’audace et d’honnêteté, Cloverfield a donc ceci d’intéressant de soulever la question de la manière d'aborder ce genre hybride de docu-fiction, et de la limite entre crédibilité du dispositif "réaliste" et efficacité de l'aspect fictionnel. En l'occurrence, la seconde approche fiction est ouvertement privilégiée, jusque dans la façon de montrer des bestioles très visiblement numériques au mépris de tout réalisme. Pour ceux qui recherchent un divertissement efficace et confortable, Cloverfield empreinte une voie justifiée. Pour ceux qui, comme moi, voient l'intérêt de ce genre de parti-pris, dans l’opportunité de sortir des schémas de narration et de mise en scène classiques, c’est raté. Reste à savoir si de la part de leurs auteurs, cette subordination aux codes de la fiction est volontaire, et si c’est le cas, opportuniste et malhonnête. Quoiqu’il en soit, le succès critique et public de Cloverfield semble leur donner raison. Je préférerai, pour ma part, en attendant de voir ce que des réalisateurs comme Romero et Balaguero font du procédé, insister sur ses limites, et les mettre en balance avec les tentatives autrement plus intéressantes d’un vrai cinéaste.
La guerre par l’image
On peut rapprocher Cloverfield de Redacted dans ce qu'ils disent de leur époque et de notre rapport contemporain à l'image. Il y a dans ces deux films hybrides l'idée de l'omniprésence des images-sources dans la réalité, utilisées ou imitées ici, qui fait s'interroger sur la place, la force et la spécificité du cinéma de fiction. Dans Cloverfield, il y a à la fois la reconnaissance de la puissance de ces images live et un recours récurrent à des effets de cinéma : le rapport de forces entre le vrai et le simulé se fait en termes de vecteur d'émotions, accouchant d'un film hybride piochant dans l'un et l'autre ce qu'il juge le plus efficace.
Aurons-nous dans le DVD de Redacted des faux making-of reconstitués ?
Dans Redacted, on va bien plus loin puisque ce que DePalma ne fait pas qu’utiliser les images du réel à des fins immersives mais pour articuler un véritable et vertigineux discours sur le cinéma, la vérité et le point de vue. Ce qu’il dit explicitement par son film et par tout ce qui est autour (le fait qu'il ait voulu au départ faire un docu à partir d'images réelles, qu'il n'ait pas pu à cause de problèmes de droits et qu'il ait tout reconstitué), c'est que rien n'a changé dans le fond depuis le Vietnam (et Outrages, dont Redacted est le remake), la guerre est toujours aussi moche, si ce n'est qu'on n'a presque plus besoin de la fiction pour témoigner de cette réalité, puisque toutes les images sont là, disponibles, le seul obstacle à leur utilisation étant la censure politique, juridique, économique. Le rapport de force entre fiction et réalité est envisagé en termes de témoignage historique, mais aussi en termes de force émotionnelle, puisque Outrages et Redacted sont des cris de révolte contre l'injustice et la barbarie, doublée pour Redacted d’une révolte contre la censure. Et l’on peut se demander si, à l'heure où son œuvre, purement fictionnelle et maniérée, s'essoufle et se désincarne (Le Dahlia Noir), Redacted ne sonne pas comme un aveu de son auteur que la plus habile des fictions ne fait pas le poids en terme de puissance émotionnelle face à un bon documentaire. Une remise en question pour l’auteur tout en ne faisant que ce qu’il a toujours fait : triturer l’image et en questionner la nature.
Une chose transparaît également des deux films, c'est la valeur suprême de l'image comme témoignage durable d'une vérité. La façon dont tous les personnages envisagent leur rapport à la caméra est en permanence conditionnée par l'idée que l'image fabrique la vérité, celle qui compte, car c'est celle qui survivra au temps. Peu importe ce qu'il se passe vraiment, seul compte ce qui est enregistré. Le cameraman de Cloverfield, personne médiocre et méprisée dans la vie, comprend tout de suite qu'en faisant partie de son propre enregistrement d'un évènement exceptionnel, il en intègre le souvenir, la vérité transmissible, et donc passera à la postérité avec celui-ci. Ce qui lui fait même accepter à ce prix l'idée de sa propre mort, et prendre des risques inconsidérés.
Sur une île déserte, emporteriez-vous un caméscope ?
Encore une fois, Redacted va plus loin puisque non seulement il montre des soldats obnubilés par l'idée de témoigner la version de la vérité qu'ils veulent laisser à la caméra, mais il multiplie les points de vue et les sources d'images, montrant qu'on est toujours filmé à son insu, et que cette vérité que l'on pensait maîtriser en se filmant nous échappe. Il ajoute que l'enregistrement n'est pas tout, puisque c'est la diffusion qui compte (et bien sûr le montage, les trucages, l'effacement, qui sont intervenus entre temps). En ce sens, il souligne bien que le pouvoir de la vérité est dans les mains de celui qui exploite l'image, et pas dans celles du type qui tient la caméra. Cette dimension est absente, volontairement gommée, de Cloverfield, puisqu'il s'agit de nous faire croire qu'une heure et demie de prise de vues brutes peuvent faire un bon film. Et si Cloverfield est un film qui cherche à mentir le mieux possible, Redacted est un film sur la vérité, et la censure. On notera avec un brin d’ironie le sort réservé au film, diffusé sur moins de 50 écrans France.
Enfin, ce sont également deux films qui témoignent de progrès techniques permettant une manipulation maximale de l'image : l'imitation de la réalité, l’impossible différenciation entre images réelles et reconstituées, rendent possibles toutes les tromperies et confère à l’image un statut aussi puissant qu’ambigu.
Brian De Palma, alive and still kicking
L’éthique en toc du docu choqué
Après l’attraction inspirée du réel de Reeves et la pure réflexion sur les mutations de l’image de De Palma, un 3e film est venu brouiller les repères entre le réel et la réalité, sur un sujet très proche de Redacted.
Devant l'impossibilité de réaliser un doc sur une des nombreuses bavures sanglantes de l'armée US en Irak, le documentariste british Nick Broomfield (un type sérieux : on lui doit Kurt & Courtney et Biggie & Tupac) se rend compte que le genre docu-fiction politique a le vent en poupe et décide, dans le sillage de son compatriote Paul Greengrass, de reconstituer le drame, caméra à l’épaule et bonne conscience en bandoulière. Pour ce faire, et appuyer le fait que tout ce qu'il montre est vrai, il engage des vrais soldats ricains revenus du front et de vrais Irakiens, insurgés ou non, pour jouer dans son film. Il met même des bouts d'actualités vraies, au cas où le public ait oublié que cette guerre a vraiment existé. Mais comme Broomfield se rend compte qu’il fait un film de fiction, il décide d’y mettre du cinéma dedans, pour être sûr qu'on comprenne bien là où il veut en venir.

Les Irakiens sont des occidentaux comme les autres…
Disons-le d’emblée : le résultat est affligeant, voire même foncièrement déplaisant derrière ses bonnes intentions. Ethiquement douteux dans la démarche, invraisemblable gloubiboulga au niveau mise en scène (tendance rashomonerie qui se prend les pieds dans le tapis), le film est tout simplement le truc le plus convenu et détestablement bien-pensant que j'aie vu depuis longtemps. Tout y passe : des GI bovins qui écoutent du hard rock et étalent leur bêtise face caméra, aux Arabes modérés, beaux et doués de sentiments (oui, ils parlent, ils s'aiment même, quelle surprise). Evidemment, il y a aussi des Arabes terroristes, mais tout comme les GI, ils sont plus bêtes que mauvais, puisque quand ils se rendent compte qu'ils ont tué plein d'innocents, ils pleurent longtemps, et regrettent (ils le disent, très fort).

...enfin faut pas trop les faire chier non plus.
La morale est imparable : la guerre c’est affreux et injuste, ça enclenche le cercle vicieux de la violence, et finalement, tout ça c'est la faute aux élites, à George Bush, aux officiers fourbes, et aux cheiks manipulateurs. Utilisant le besoin de témoigner d’acteurs réels du conflit pour mieux les toiser tous avec une hallucinante condescendance, épousant un triple point de vue pour masquer qu’il n’en a pas, Broomfield nie à ce point l’essence du cinéma qu’on hésite même à lui accorder la palme d’or des films de planqués.










