Enfants des eighties, biberonnés aux Schwarzy, Sly,
Jean-Claude et autres machos musculeux de la grande époque,
vous vous demandez peut-être comme moi : que faire du
cinéma d'action aujourd'hui ? Suivre la tendance, tirer un
trait sur un genre déprécié et ranger
honteusement les DVD dans un carton au fond du grenier, pour
éviter que votre bambin ne vous prenne, plus tard, comme un
ringard attardé du bulbe ? Vivre dans le culte rigolard et
lucide d'une époque révolue, et revisionner
Terrain Miné et Invasion USA avec quelques
potes pervers lors de soirées pizza-bière ? Rester
fidèle à votre passion de la tatane et suivre, avec
la complicité de votre vidéo-club
compréhensif, l'évolution de la masse
pondérale de Steven Seagal dans ses coproductions roumaines
? Ou regarder, détaché mais curieux, ce que devient
le genre aujourd'hui ? S'agissant des trois premières
options, je vous laisse choisir, la quatrième fera l'objet
des élucubrations qui vont suivre. Au bout d'un petit (et
modeste) historique du genre, il sera temps
d'évoquer le meilleur film d'action de
2007 selon moi, et je suis sûr que ce n'est pas
celui auquel vous pensez !
(ceux qui vont lire directement le dernier paragraphe sont de
mauvais joueurs)
Bon. Pour commencer ce sujet, un tel raisonnement par genre
supposerait au préalable une définition de ce
dernier, un petit champ d'investigation bien clôturé,
mais ceux qui se sont déjà posé la question
savent que comme une grande partie des genres
cinématographiques, les films d'action sont moins
aisément réductibles à une série
d'éléments constitutifs
figés (héros unique, résolvant un conflit
par la force ou les armes, quantité de scènes
spectaculaires, psychologie secondaire...) que dilués dans
la masse du cinéma de genre, et tantôt
marqué par des films archétypaux, tantôt
infiltrant d'autres genres (science-fiction, aventures, guerre,
comédie, policier, thriller, espionnage...). Je laisserai
donc à plus érudit (un archiviste, par exemple) le
soin d'une définition, me contentant d'évoquer
quelques jalons du film d'action de ces dernières
années, pour mieux comprendre ce que nous disent certains
films sortis l'année dernière.
Une décennie en enfer
Commençons par rappeler que les cinéastes ayant
donné ses quelques lettres de noblesse au cinéma
d'action se font à l'heure actuelle plus que discrets.
Dès les début des années 90, le cinéma
d'action traditionnel (comprendre : où un gros bras
dézingue des méchants) semblait
atteindre ses limites en terme de renouvellement,
hum, "artistique". John McTiernan, qui aura toujours un temps
d'avance sur l'évolution du genre et sera à l'origine
de ses principales inflexions (parfois au détriment de la
réussite commerciale de ses films), le comprend.
Après avoir exploité le physique hors-normes de
Schwarzenegger au premier degré (Predator, 87) et
imposé une nouvelle norme de héros d'action,
average guy goguenard et vulnérable (Die Hard, 88),
il imagine le dernier d'entre eux, le Last Action
Hero (93), dans une semi-parodie qui scellait, peut-être
un peu trop tôt pour le public, la fin d'une ère. Son
retour au genre ne se fera alors qu'au prix d'une refonte formelle
(Die Hard 3, 95) qui annonce, là encore de
façon visionnaire, le virage réaliste et
"caméra à l'épaule" qu'allait prendre le
cinéma d'action des années plus tard. Cela
n'empêche pas le succès, franchise oblige,
mais l'échec de l'incursion précoce de McT dans
l'épique (Le 13e Guerrier, 99), comme celui de son
brûlot anti-spectacle qui suivit (Rollerball,
02), témoignent de la distance grandissante entre le
cheminement du réalisateur et les attentes du grand
public. Aujourd'hui, bientôt 10 ans après Le 13e
Guerrier, on lui souhaite de sortir d'une
traversée du désert personnelle et professionnelle
douloureuse, et de nous revenir avec une bonne vieille claque dont
il a le secret.

McT : pour le genre, une
vraie tête de porte-bonheur. Hélas, ça n'est
pas réciproque.
Un autre grand réalisateur associé à
l'action hollywoodienne des années 80-90, James Cameron, a
lui aussi connu une décennie de quasi-inactivité
cinématographique (volontaire cette fois) après
Titanic (98). Cameron a certes moins oeuvré dans le
genre pur et il l'a moins façonné par sa mise en
scène que McTiernan, mais il a permis, par ses ambitions
pharaoniques associées à ses thématiques
récurrentes (l'angoisse du futur et de la technologie,
l'amour au-delà du temps, la
maternité...), d'amener le film d'action vers des
rives plus universelles, attirant un public notamment
féminin qui apprécie ses personnages de femmes fortes
et libres. De sorte qu'aujourd'hui, et avant un Avatar qui
devrait être l'évènement de 2009, il n'est plus
considéré comme un réalisateur de blockbusters
bourrins comme du temps de T2, mais bien comme un auteur
à part entière. Enfin, Paul Verhoeven, qui a
donné au genre des oeuvres phares à la croisée
de la SF, a quitté le champ du blockbuster hollywoodien
depuis Hollow Man (2000). Leur a succédé, en
quelque sorte, un John Woo qui aura juste eu le temps
d'imposer sa patte (Volte/Face, 97) avant que
celle-ci ne soit récupérée par un Tom Cruise
en retard sur les modes (M:I 2, 00). Ses compatriotes Tsui
Hark, Ringo Lam et Kirk Wong ne connaîtront même
l'honneur d'un projet international d'envergure. Après
Woo, rares furent les réalisateurs reconnus
principalement pour leurs films d'action à faire
positivement évoluer le genre...
When the moguls follow the
trawler...
En réalité, on se rend compte que le cinéma
d'action le plus typique, genre populaire par excellence, est
logiquement davantage incarné par des producteurs que des
cinéastes. Si Joel Silver reste le producteur
emblématique du genre, à l'origine de nombreux hits
en continu depuis 48 Heures (82) jusqu'à L'Arme
Fatale 3 (92), l'esthétique 80's et le mélange
de violence et de décontraction des buddy
movies à la Silver se font supplanter au milieu des
années 90 par les productions d'un certain Jerry
Bruckheimer. Comptant sur ses poulains Tony Scott et surtout
Michael Bay, Bruckheimer va imposer sa patte grandiloquente aux
blockbusters des années 90 : images triturées en
postprod, montage épileptique, surenchère logistique
et pyrotechnique, tonalité volontiers pompière
et racoleuse... Si le public suit ces grosses machines,
artistiquement, beaucoup parlent de dérive du cinéma
pop corn. Avec le recul, on pourra y voir un certain esprit
expérimental assez stimulant, où les personnages
deviennent moins importants que l'espace, le décor, le
plan (dans tous les sens du terme, topographique comme
cinématographique). Le cerner pour Scott, l'exploser pour
Bay.
Le genre action semble alors sur la pente descendante, et
ses stars maison, malgré les efforts de certains (Van Damme
avec les Ringo Lam) deviennent affreusement has-been. Bruckheimer
lui-même s'éloigne du film d'action, laissant les
miettes à quelques opportunistes sans grande
ambition comme Neil H. Moritz (xXx, 02) ou Luc Besson
(Le Transporteur, 02). Les nouvelles vedettes de l'action,
Vin Diesel, Jason Statham, The Rock, Wesley Snipes, n'atteignent ni
la popularité de leurs aînés, ni ne semblent
vouloir se laisser enfermer dans cette étiquette
réductrice. Exception notable : Jet Li, pur artiste martial,
qui tenta mais ne réussira pas tout à fait à
profiter de la vague asiatophile qui s'empare du cinéma
mondial à cette période.
Everybody was kung-fu fighting
La fin des années 90 est aussi la période de la
découverte et de la popularisation des cinémas
lointains, en particulier du cinéma asiatique. Faisant
suite à l'exil timide, voire avorté, de quelques
cinéastes hong-kongais, Hollywood se tourna vers l'est pour
redonner un coup de fouet à ses films à grand
spectacle. Après avoir connu une petite période
de disette, Joel Silver a le nez creux en faisant de Jet
Li l'attraction principale de L'Arme fatale
4 (98), avant de financer le projet un peu fou de deux
frères quasi-débutants : un film de SF
monumental mêlant cyberpunk, philosophie, kung-fu
aérien et fusillades
d'anthologie. Matrix, c'était il y a
bientôt 10 ans, et le film a à la fois a
porté le "film de baston" vers des cîmes
insoupçonnées et a définitivement fait
pénétrer les chorégraphies
élaborées de combat câblés comme une
nouvelle composante du film d'action, offrant un passeport
doré à Yuen Woo-Ping et ses collègues.

Iiiiiiit's bullet time
!
Le film est un méga carton, et sa mise en
scène quasi révolutionnaire va influencer
considérablement la production des années suivantes,
de nombreux films en empruntant les gimmicks (Charlie's
Angels, 2000)... Ce qui aura pour effet de faire retomber
le soufflé du kung fu movie à vitesse grand V,
d'autant que pendant ce temps-là, le public accède
aux oeuvres asiatiques originales. L'emprunt massif aux
figures asiatiques de l'action semble avoir fait long feu,
notamment depuis celui, assez définitif, qu'en a fait
Tarantino dans Kill Bill : désormais, il sera
probablement discret et plus diffus.
Je ne suis pas un héros
!!
Matrix n'y étant pas forcément pour rien,
les années 2000 sont également les années de
la domination de nouvelles figures de héros de cinéma
: les super-héros. Les progrès techniques se
développant de manière inversement proportionnelle
à l'imagination des studios, de nombreuses adaptations de
comics vont voir le jour, la plus réussie et la plus
emblématique étant de loin le Spider-Man de
Sam Raimi. Reste que ces super-héros sont à
l'écran l'antithèse des héros d'action
d'autrefois : vulnérables, portant leurs pouvoirs comme des
fardeaux, ces films bien que spectaculaires ne semblent devoir se
voir que comme des allégories politiques (X-Men),
psychologiques (Batman Begins), voire psychanalytiques (le
Hulk d'Ang Lee).
Un des films de super-héros les plus remarquables,
le Incassable de Shyamalan (00), propose même un
discours aux multiples lectures où le spectacle est mis au
second plan, et où la supposée nature
super-héroïque de David Dunn (Bruce Willis) n'est qu'un
prétexte à une méditation profonde sur le
sens que l'on donne à nos vies, notre place dans le monde et
la part qu'y prennent la croyance et le conte populaire.
Bref, qu'il s'appelle Peter Parker ou Aragorn, le
héros de la dernière décennie
évolue plus dans le canevas du film d'aventures que dans
celui du film d'action, son évolution intérieure
(remember Joseph Campbell) étant décisive dans sa
capacité à triompher des obstacles qui se
présentent à lui. Exception faite de Blade 2
(02), réussite aussi atypique dans la filmo de Del Toro que
dans un paysage de héros tourmentés, nos héros
se roulent plus des mécaniques. Riddick, autre figure
musclée et badass des années 2000, est même un
criminel sans foi ni loi. Globalement, le héros nouveau est
soit un type (presque) comme les autres, soit un mec vachement
sensible, soit une vieille crapule attachante.
Vous prendrez bien encore un JB
?
De fait, même s'i ne vient pas du cinéma, le
héros d'action le plus icônique
à émerger dans les années 2000 est
à la fois un type ordinaire, tourmenté et
potentiellement dangereux. Son nom : Jack Bauer. D'allure assez
discrète, ne se distinguant du commun des mortels que par sa
tenacité et sa capacité à prendre la
bonne décision au bon moment, c'est un mélange de
droiture morale et de personnalité borderline, de bon
père de famille et de kamikaze torturé.
Créée en 2001, la série 24 est
instantanément un grand succès populaire
doublé d'une belle réussite artistique. On
découvre que le format 24 x 50' permet une diffusion et
une addiction maximales, et qu'une
esthétique télévisée,
particulièrement ambitieuse en l'occurrence, n'est pas
forcément un handicap, surtout face aux excès de
la production cinéma type Bruckheimer. Jouant la carte du
réalisme à tous les niveaux (personnages
crédibles, intrigue en temps réel) et du
rebondissement constant, les producteurs définissent une
nouvelle norme de la fiction d'action. L'impact est tel que la
série aura beau abandonner progressivement tout ce qui
faisait sa valeur initiale (le réalisme, l'utilisation des
split-screens, le développement sur plusieurs saisons d'un
univers cohérent), le public suivra toujours. Aujourd'hui
encore, alors que 24 a atteint des sommets de caricature
et de ridicule, et est désavouée par la
majorité de ses fans, sortent des films comme Angles
d'attaque qui en sont des directs héritiers. Plus
globalement, ce genre populaire qu'est l'action a très
facilement intégré le petit écran, rencontrant
le succès d'Alias à Prison Break,
avec la même mécanique de cliffhangers toutes les 20
minutes qui fidélise le public même quand il trouve
ça nul ! De son côté, la bombe The
Shield enterre finga in da noze tous les polars sortis en
salles ces 10 dernières années, et achève de
réduire la distance qualitative entre séries et
cinéma d'action.

Une idée pour
renouveler 24 : situer le Day 7 pendant le passage
à l'heure d'été
Le seul personnage de cinéma à avoir
réussi à tenir tête à Jack Bauer dans un
registre similaire est un autre JB : Jason Bourne. Apparu en
2002 dans le sympathique thriller d'espionnage de Doug Liman
tiré des romans de Ludlum, Bourne est un peu le petit
frère amnésique et sympa de Jack Bauer, bien servi
par le physique d'ado de Matt Damon. La différence notable
avec Bauer, et tout l'intérêt du personnage, c'est
justement cette dualité entre ses aptitudes extraordinaires
à la violence et sa volonté de ne pas y céder.
Comme si le cinéma d'action contemporain ne pouvait
cautionner l'usage gratuit de la violence, non seulement il la
justifie (Bourne agit toujours en légitime défense)
mais il cherche à s'en défaire, voire à s'en
excuser. Films d'action non-violent, où le héros fuit
plus qu'il ne poursuit, cherche des explications plutôt que
la vengeance, les Bourne résument bien la difficile
quête d'identité et de légitimité du
genre aujourd'hui. La saga prendra une dimension
supplémentaire avec le 2e opus (04) et l'arrivée aux
commandes de Paul Greengrass. L'Anglais, qui affirme
détester la violence et semblait un curieux choix pour
diriger un blockbuster, fait pourtant de La Mort dans
la Peau une date du cinéma d'action.
Esthétiquement, il pousse le style "caméra à
l'épaule" dans ses retranchements, grâce à un
sens du cadre et du montage en équilibre quasi-parfait entre
le réalisme absolu et une certaine cinégénie ;
le spectacle est ici plus une question de rythme
effréné, appuyé par une immersion maximale
(parfois au détriment de la lisibilité), que de
débauche d'effets visuels. A ceux qui lui reprochent un
filmage un peu trop télévisuel, Greengrass
répond que son influence principale est celle du
Friedkin de French
Connection. Thématique, lui et son
scénariste Tony Gilroy partent des bases du film de
vengeance et en font une histoire de rédemption, où
un Bourne brisé (non, pas de jeu de mots) renoncera à
tuer, et trouvera, dans l'amour qu'il porte à
celle qu'il a perdu, la force de tirer un trait sur son
passé. Un personnage sensible et humain, qui utilise
davantage la stratégie que la force, un retour au
cinéma réaliste et intelligent des seventies :
voilà pour le héros d'action des
années 2000, bien éloigné de celui des
années 80-90...
Un 3e JB, James Bond, qui aura profité du créneau
libre du héros macho post-95 pour refaire son apparition
inoffensive sous les traits d'un mannequin pour pub Pétrole
Hahn, en profite pour faire lui aussi sa mue, et devenir un blond
costaud, bagarreur mais coeur d'artichaud. On a beau adorer
Daniel Craig, on ne saurait que trop lui conseiller de
s'éloigner assez vite de gens comme Paul Haggis, Martin
Campbell ou Barbara Broccoli... Quant à son successeur
autoproclamé, le Ethan Hunt des Mission :
Impossible, il est bien mal en point. Toujours en retard
sur la vague, Cruise croit débaucher en JJ Abrams le
génie en devenir du moment, mais se rendra compte trop tard
(ou pas, d'ailleurs) que celui-ci n'est qu'un bon vendeur de soupe.
Leur M:I III (06) est un pathétique renoncement
à l'action, d'un cynisme incroyable vis-à-vis du
genre. Héros peu motivé ne cachant pas son envie de
tourner la page, gimmicks fatigués, McGuffin dont tout le
monde se branle explicitement, séquences d'action
zappées au profit de scènes de sitcom, cliffhangers
malhonnêtes, finale expédié de façon
hallucinante : le film concentre tous les défauts des
séries télé et fait figure manifeste de
non-envie de cinéma.
2007 : and the winner is...
On en arrive à l'an dernier, année pour laquelle
il semblait intéressant de renifler les nouvelles tendances
du cinéma d'action, étant donné la vitesse
à laquelle celles-ci s'amorcent et s'épuisent.
Première tendance : un certain retour à un
cinéma d'aventures épique, barbare et violent
mâtiné de fantasy, dont témoignent le
plutôt prenant Apocalypto, le très con
mais parfois fun 300 et le supernul
Pathfinder. Tout cela devrait déboucher sur la
mise en chantier prochaine de Conan, dont la sortie sera
un véritable baromètre pour la
pérennité du genre, qui pour l'instant n'est pas
aussi bien servi qu'il le mériterait.
Deuxième tendance, nettement plus perceptible
celle-là : le cinéma de genre regarde en
arrière actuellement, empruntant non pas à des
univers connexes et contemporains, comme ce fut le cas avec les
comics, les séries télé ou le cinéma
asiatique auparavant, mais à sa propre histoire. Tout
d'abord, une foule de jeunes réals se
réclament de "l'esprit des années
70" (sans qu'on nous dise jamais de quoi il s'agit
vraiment) : ça donne du polar lymphatique et
affecté à la James Gray (La Nuit nous
appartient), une assez honnête mais modeste adaptation
de Lehane (Gone Baby Gone), un film-dossier de maniaque,
appliqué mais un peu fade (Zodiac), voire un
film "wannabe badass" mais qui n'a pas les cojones d'aller au bout
(Bad Times) ; bref, rien de bien palpitant pour l'amateur
de cinéma qui remue les tripes. On remarquera que le
meilleur polar de l'année est peut-être
l'excellent 7h58 ce samedi-là,
réalisé par un Syndney Lumet qui a oeuvré
dans les seventies, lui, et qui, à l'instar de
Friedkin et son Bug, nous montre qu'il n'a rien perdu de
sa classe. Ceux-là sont bien plus modernes qu'un Ridley
Scott et son American Gangster tout mou, calibré
pour les catégories techniques des Oscars, ou
qu'un Edward Zwick et sa bouse paternaliste Blood
Diamond.

Contrairement à beaucoup
de héros d'action, Jason Bourne, lui, ne regarde pas dans le
rétroviseur.
Une poignée de films témoignent par ailleurs que
les références n'attendent pas si longtemps pour
s'assumer comme principal support de cinéma. Ainsi, le
très chouette Hot Fuzz rend ouvertement hommage
à Bad Boys 2, Michael Bay touve grâce
à Transformers un esprit eighties qui lui va comme
un gant, et l'improbable sortie salles de The Marine sonne
comme le retour en grâce du bon vieux action movie d'antan,
beauf et volontairement crétin. Curieux objet venant de
nulle part (du catch US, plus exactement), The Marine
synthétise 30 ans d'une certaine idée du film
d'action avec son pitch à la Commando, ses
extravagances pyrotechniques à la Bay du pauvre, et son 37e
degré post-moderne. Avec sa star ressemblant à un
hybride Schwarzy / Matt Damon, citant ouvertement
Delivrance, Scarface ou Terminator,
The Marine est l'archétype, et espérons-le
le point de non-retour, d'un cinéma de genre consanguin, qui
se pille lui-même à une vitesse hallucinante. Le
projet Grindhouse lui-même, s'il ne rentre pas dans
cette réflexion du fait de la singularité du segment
de Tarantino, montre à quel point la logique de
recyclage menace à chaque instant de prendre le
pas sur la création.
De ces films à forte valeur nostalgique émerge
toutefois le direct au coeur que nous balance Stallone avec son
Rocky Balboa, icône
trangénérationnelle s'il en est, et preuve que
la sincérité d'une oeuvre prime sur son
originalité. Le rayon des séquelles fut à cet
égard assez diversement enthousiasmant. Si
Spider-Man 3, malgré son côté bancal,
clôt la saga avec beaucoup d'émotion et de
générosité, en offrant des séquences
fabuleuses d'une ampleur rarement vues sur un écran, on peut
regretter la façon dont se conclut la trilogie Bourne. On
pouvait se douter que le personnage se relèverait
difficilement de l'absence de Marie (Franka Potente). Sans
surprise, La Vengeance dans la peau est un film sans
beaucoup d'âme, dont le contenu émotionnel passe
à chaque fois par un rappel du personnage de Marie
(flashbacks, mimétisme adopté par Nicky/Julia
Stiles). Réduit à repomper le précédent
sous prétexte de respect du cahier des charges, Grengrass,
dont on sent l'envie de voir ailleurs, en fait une course-poursuite
fatigante dans les capitales occidentales frappées par le
terrorisme (...et alors ?) dont l'enjeu sera la découverte,
sans grand intérêt, de la façon dont Bourne est
devenu Bourne. Malgré quelques séquences
remarquablement chorégraphiées (Londres, Tanger), le
film n'a de réussi que sa gestion d'un tempo toujours
plus rapide. Cela dit, on préfèrera mille fois cette
déception à l'infâme trahison que
fut Die Hard 4.0, qui piétine sans vergogne la
nature d'un John McClane, transformé en vieux con
réac et patriote avec l'assentiment de Bruce Willis, et se
foutant de la gueule des geeks avec l'aide de cette
tache de Kevin Smith.

Mais, mais... avec quoi Jason
Stathamn tient-il son guidon ?
Tout cela pour dire que le meilleur film d'action de 2007 n'est
pas forcément celui qu'on attendait, puisque passés
tous ces films qui regardent péniblement dans le
rétroviseur, il ne reste pas grand-chose, hormis un petit
ovni nommé Hyper Tension. A priori, et même
si on a de l'affection pour cette grosse brute anglaise de Jason
Statham, il n'y avait rien à attendre du premier
film d'un duo de pubards newbies, Mark Neverdine et Brian
Taylor, et surtout d'un pitch aussi racoleur que le coup du type
qui doit s'infliger des décharges d'adrénaline
régulièrement pour ne pas mourir. Sauf que !
Sauf que ce concept, débile et bien bourrin en apparence,
prétexte à un joyeux enchainement de scènes de
flingages, de destruction, de sexe, de prise de produits illicites
en tout genre (c'est déjà pas mal !) est aussi un
moyen assez finaud de questionner le genre. En effet, le
cinéma d'action, et ce encore plus depuis des
séries télé type 24, semble soumis
à la nécessité de délivrer
à fréquence régulière des scènes
susceptibles de tenir régulièrement son spectateur en
haleine, et en éveil. Dans un
société d'hyper-consommation, on
peut réduire la fiction populaire, et donc le
cinéma d'action, à une succession de stimuli qui
suppose une escalade pour devancer l'habitude et l'accoutumance du
spectateur. En l'occurrence, une escalade dans le trash qu'illustre
bien la scène assez hallucinante de baise en public : il
faut au moins ça pour que le personnage reste en vie
- comprendre : il faut au moins ça pour que le public
continue à regarder !
Une mise en scène roublarde vient appuyer le propos
à plusieurs reprises. Tout d'abord, le réveil du
personnage de Statham, en caméra subjective, puis la
façon dont il se découvre lui-même
filmé, grâce à une cassette laissée par
ses agresseurs, installe d'entrée l'analogie et l'empathie
entre lui et le spectateur. Par la suite, Neverdine et Taylor
optent pour une réalisation caméra à
l'épaule en grand angle qui évoque à la fois
MTV (les cascades ont un côté Jackass), la
culture jeu video (dont se réclament les réals, on
pense notamment à GTA) et le porno gonzo. Un vrai
concentré de pop culture décomplexée, auquel
les réals apportent toutefois un point de vue critique assez
clair. En effet, le héros est dépeint comme un type
autodestructeur, un loser que la soif d'adrénaline pousse
à faire des conneries, et cela bien avant qu'il soit
empoisonné. Lors d'une scène cruciale où le
héros se retrouve chez son ami médecin, ce dernier
lui injecte un calmant et notre héros dit "je vais mieux".
Ce à quoi le toubib répond : "Non, tu vas très
mal, à vrai dire tu vas mourir, c'est juste ce que je t'ai
injecté qui te fait planer". La fin, sèche et
désenchantée, voit même le héros se
rendre compte que sa recherche de sensations fortes l'a fait passer
à côté de l'essentiel. Qu'on voie le
personnage principal comme un avatar du spectateur lambda
du film d'action, ou comme le genre lui-même, ce que raconte
Hyper Tension n'est autre que que l'autodestruction
programmée d'une course en avant qui ne peut finir que dans
le mur, en d'autres termes un regard lucide puisque complice
sur une dégénérescence assumée. Pour
vous convaincre encore de l'intérêt supérieur
du film, je pourrais encore évoquer cette scène
hilarante où le héros, frustré que sa copine
ne finisse pas sa pipe, va buter gratuitement des bad guys pour se
soulager. Rarement l'analogie aura été aussi claire,
et l'amateur de fusillades éjaculatoires et de flingues
phalliques mis devant sa propre frustration de façon aussi
nette !
Alors non seulement il est tout à fait permis de prendre
un bon panard devant l'esprit jouissivement badass du film,
franchement 2nd degré et peu avare en dérapages gore
et cul, mais il n'est pas interdit de trouver ça moins con
que ça en a l'air, la démarche étant
intentionnelle ou pas de la part de Neverdine et Taylor. Et
pour tous les pervers qui ne s'assument pas, cela permettra de
justifier l'achat du DVD à votre entourage sceptique...
A suivre donc :
Hyper Tension 2 (j'ai hâte !), et sinon, sur ce
blog, on verra... Ah si, un mot sur deux absents de ce
(déjà beaucoup trop) long sujet...