Homme sage pesant le pour et le
contre de toute chose et arrivant à l'équilibre
Parler cinéma en toute subjectivité, comme souvent sur ces
blogs, c'est souvent tenter de faire partager des coups de gueule
ou des coups de coeur. On grossit le trait, on s'emporte, on
superlativise, on porte aux nues, on descend en flammes, on mouille
sa chemise, en essayant d'apporter un vrai point de vue et de
susciter le débat. Et pourtant, il y a des films pour lesquels il
est assez impossible, même avec beaucoup de mauvaise foi, de
s'emporter dans un sens ou dans l'autre. Ce sont tous ces films ni
bons ni mauvais, qui ont les défauts de leur qualités et
inversement, qu'on peut aimer et désaimer le lendemain, et qu'on
hésite à conseiller ou à déconseiller formellement, préférant dire
: "ça pourrait peut-être te plaire". Ce sont les films bof, les
films mouais, les films moyens, les deux étoiles, les 3/6, ceux qui
squattent le milieu d'un classement annuel et qu'on oublie vite en
général. Ces fameux films du miyeu, comme dirait une marionnette
béarnaise, sont souvent difficile à chroniquer sans passer par les
éternelles structures du "oui, mais", "ça commençait bien, mais ça
ne tient pas ses promesses", les + / les -", etc., et ça n'est ni
très passionnant à lire, ni très exaltant à écrire.
Pourtant, il y a des films du miyeu qui sont tellement du miyeu
que leur sujet, c'est le miyeu, c'est l'équilibre mou, c'est le
mi-figue mi-raisin, c'est la prudence balancée, car "rien n'est
vraiment simple" ce qui est commode pour ne traiter finalement de
rien. Pour être poli, on appelle souvent ça subtilité, finesse,
absence de manichéisme, justesse dans le portrait nuancé des
personnages, mais la frontière est souvent assez fine entre la
subtilité et la tiédeur, et il faut le dire, le manque d'intensité
de ces "comédies dramatiques" (quelle formidable appellation) peut
être chiant comme la pluie et agaçant comme une vieille fille
hystérique. En parlant de ça...

N'écoutez pas l'affiche
française du film : ce visuel bien centré indique un film du
miyeu
Spécialistes des films du miyeu, les cinémas français et anglais
contemporains se tirent souvent la bourre pour ce qui est de
manquer de cojones, à quelques exceptions près. Et voilà que
sortent en même temps les films de leur champion respectif : le
populaire tandem Bacri-Jaoui chez nous, pourfendeur d'idées
reçues, chantre de la tolérance et du respect d'autrui ; le
vénérable Mike Leigh outre-manche, celui qui redonne le sourire à
la misère et fait se conjuguer le cinéma social de Loach avec un
optimisme presque Capraïen. Parlez-moi de la pluie
vs Be Happy, donc, quel sera le plus moyen de ces
films moyens sur la moyennitude ? A priori, vu l'affiche, le
français part favori, avec son titre qui ne veut rien dire, son
histoire qu'on a du mal à savoir de quoi ça parle au juste, et son
casting consensuel. L'anglais, qui ose une double injonction avec
son titre + tagline et des couleurs vives, a l'air moins du miyeu
que d'habitude... Mais s'y laisser prendre serait une grave erreur
!
Car, ruse commerciale ou faute d'interprétation des intentions
de son auteur, il se trouve que l'affiche de Be
Happy dénature complètement le film, faisant du personnage
de Poppy ce qu'elle n'est pas : un modèle à suivre, une
héroïne des temps modernes qui rend les gens meilleurs, à la Amélie
Poulain. Poppy est en réalité un personnage à la Mike Leigh, à
savoir une fille qui se démerde comme elle peut, comme nous tous,
pour trouver un sens à sa vie et des raisons d'être heureuse. Et si
son truc, c'est d'avoir toujours le sourire, d'être exagérement
aimable, légère, allumée, elle est aussi drôle qu'épuisante,
attachante que déplaisante. Leigh montre ça très bien, en
confrontant Poppy à des gens qui réceptionnent sa "positive
attitude" de manière très diverse, certains lui renvoyant à quel
point cette énergie vitale un peu préfabriquée peut être agressive,
voire condescendante. C'est ainsi que Mike Leigh, faisant de son
"portrait nuancé de personnages" et de sa "comédie dramatique
douce-amère" un vrai discours structuré sur la façon de faire face
au monde, parvient à délivrer un message équilibré, plus positif
qu'à l'accoutumée, mais lucide. Film moyen, donc, mais moyen +.

Djamel, Agnès et Jean-Pierre
n'ont pas la patate : voilà donc un plan équilibré
Avec Parlez-moi de la pluie, en revanche on
tient un cas d'école : un pur film moyen du miyeu qui semble
n'avoir comme contenu que l'affirmation que rien n'est plus vrai
que son contraire. Comprendre : toute idée est aussitôt nuancée par
une autre, qui la contre-balance. Parce que c'est pas simple, la
vie, vous savez, et que ben les gens, on ne peut pas leur coller
des étiquettes comme ça. Il en va ainsi des personnages, évidemment
: celui de Bacri est couillon mais attachant, celui de Jaoui froid
mais pas sans coeur, celui de Debbouze idéaliste mais pas mieux que
les autres, les paysans sont sympas mais un peu bizarres. On veut
partir mais on reste quand même. Dans la vie, on rit mais on pleure
aussi. On a droit au procédé sur l'effet du tarpé : ça fait marrer,
mais on perd un peu le fil de ses pensées. Et bien sûr, rapport au
titre : il fait toujours beau dans le sud mais parfois il pleut
aussi. Puisqu'on vous dit que la vie c'est compliqué ! Dans ce cas,
ce qui fait que le film n'est que moyen - (sans être mauvais,
évidemment, le film moyen est toujours assez plaisant à regarder),
c'est que rien d'autre que cette impression d'entre-deux ne s'en
dégage. Alternance de bons mots bien écrits (pour faire cinéma) et
de répliques-vérités, celles dans lesquelles on se reconnaît bien,
"hoho moi aussi je dis ça des fois, c'est fou" (pour faire vrai,
donc), le film est évidemment cadré en plans moyens et l'emploi du
scope est péniblement justifié.
Il y a peu, des amis internautes cinéphiles confiaient n'avoir
jamais réussi à totalement adhérer à Titanic à
cause du manichéisme de Cameron envers les personnages, ceux du
fiancé et de la mère de Rose notamment. Voilà ce qui se passe quand
on regarde trop de films du miyeu, la force des enjeux comme la
dimension symbolique du bad guy comme obstacle à franchir pour le
héros du film d'aventures apparaissant comme simpliste, "pas assez
réaliste" à l'amateur de films du miyeu. A nous, amateurs de cinéma
"fort", de faire valoir nos préférences. Cela dit, un film moyen,
cela peut aussi se savourer, et l'insistance de certains auteurs à
éviter toute idée forte peut parfois se révéler source
d'inspiration. Moi-même, ne suis-je pas là en train de faire une
appréciation très moyenne de ces films moyens ?